196ème jour: au bon vieux temps

C’est en revenant près de lui que je me suis aperçu combien il m’avait manqué. Ce matin, je suis allé voir Pôle. Je savais où le trouver, il n’avait pas l’air de m’attendre mais il était là. A l’accueil, j’explique à l’hôtesse que je viens pour que Pôle m’envoie un mail. Il est vrai qu’au premier abord le motif de ma venue semble un peu curieux et pourrait passer pour un prétexte, l’alibi de celui qui se languissait et qui saute sur la première idée venue pour faire, ou refaire, le premier pas. Pourtant non, ma demande est légitime, tout à fait fondée et repose sur une préconisation de la Chambre des Métiers, mon futur centre de formation. Pour que je sois « officiellement » dans la base de données des postulants au CAP Pâtissier, il est nécessaire que Pôle adresse un mail à la Chambre des Métiers contenant les informations générales me concernant, à savoir identité, âge, adresse et métier envisagé. Rien de bien particulier, une simple formalité pour mon esprit utopique. Après avoir particulièrement bien tenu le rôle de l’interlocutrice attentive qui prend des notes tout en m’écoutant, l’hôtesse d’accueil finit par se trahir.

– L’hôtesse :  Bon, vous expliquerez tout ça au conseiller qui va vous recevoir, là j’ai juste noter quelques mots pour qu’il ait quelque chose à lire.

– Moi : OK

Elle était souriante, plutôt agréable, elle m’informe en plus que l’attente ne sera pas longue car il n’y a personne avant moi, j’attends. Elle avait dit vrai, je suis appelé en moins de temps qu’il n’en faut pour signer une rupture conventionnelle de contrat. Le conseiller qui me reçoit fait partie de mon panel, j’ai déjà eu le plaisir d’un tête à tête avec lui, j’en garde un souvenir… dont je me souviens. Je lui évoque donc le pourquoi de ma venue. J’ai à peine fini mon accroche qu’il ponctue par un « Non! ». Le point d’exclamation n’était pas dans son ton mais dans ses yeux. Dans ses sourcils plus exactement. Selon ce conseiller expressif, la personne qui suit mon dossier à la Chambre des Métiers n’a absolument pas besoin que ni lui ni Pôle ne lui envoie le mail en question. Lui, il sait. Il sait mieux.

– Le conseiller: Ce dont a besoin la personne de la Chambre des Métiers, c’est d’une prescription pour le CAP Pâtissier.

– Moi : en fait pas exactement. Nous attendons justement que les prescriptions soient ouvertes depuis plusieurs jours, dans cette attente, la Chambre des Métiers a besoin de recevoir ce mail pour m’inscrire à une réunion d’information collective.

– Le conseiller: Non, c’est de la prescription dont elle veut sûrement parler. Et d’ailleurs elles sont ouvertes.

– Moi : Ah oui ?

– Le conseiller : Je me connecte.

Un ange passe, peut-être plutôt un démon, et voilà mon conseiller du jour qui lève les yeux de son ordinateur.

– Le conseiller: Ah non, les prescriptions ne sont pas ouvertes.

Ce qu’on appelle « prescription », c’est ce que moi j’appelle « inscription ». Appelons cela comme on veut, il s’agit du moment où je vais pouvoir m’inscrire au CAP. Grâce au conseiller, j’ai vécu des sensations fortes dès ce matin pour bien débuter la semaine. Il m’annonce de son ton assuré quelque peu prétentieux que les prescriptions sont ouvertes puis me fait redescendre brutalement sur ma chaise que j’avais cependant eu la présence d’esprit de ne pas quitter trop vite. Il savait sans doute ce qu’il disait, ou ce qu’il voulait dire, mais il était aussi agréable que moi en train de parler de lui. Il a fini en écrivant un mail à ma conseillère, cette fameuse mine d’informations personnelle qui m’est réservée, cette oasis dans le désert de Pôle, en un mot, ce mirage. Si j’ai bien compris la méthode, le conseiller a envoyé un mail à ma conseillère pour lui dire d’envoyer un mail à ma conseillère de la Chambre des Métiers. Vous l’avez ?

Lorsque je suis parti, en me raccompagnant à la porte, le conseiller m’a fait une sorte de synthèse de ce dont il tentait de me persuader, cet entretien mémorable que nous venions d’avoir. Il me précise que c’est désormais ma conseillère qui prendra le relais et que « Madame Machin de la Chambre des Métiers », dit-il, devrait recevoir le mail qu’elle attend.

Madame Machin appréciera.

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