Archives mensuelles : décembre 2013

26ème jour : l’enfer des autres

Toujours rien. Ma carte de séjour chez Pôle ne m’est toujours pas revenue, je ne sais toujours pas officiellement pour combien de temps je serais en règles au pays des droits de l’homme actif, je suis encore ce marginal en rupture conventionnelle de statut social. Par chance, la presse n’a pas encore publié mon signalement, la société ne peut donc pas encore me pointer du doigt.

La chance justement. J’ai celle de savoir m’exprimer à un niveau raisonnable sur l’échelle de Richter du langage SMS, à l’oral comme à l’écrit d’ailleurs, ce qui m’accorde parfois le privilège de me faire comprendre ou de faire comprendre. Y compris chez Pôle. Mais aujourd’hui, en repensant à ma dernière virée chez Pôle justement, je me suis demandé comment font les autres. Les autres, c’est par exemple cette famille derrière qui j’attendais mon tour et que j’appellerais la famille Groseille pour préserver son anonymat tout en restant suffisamment évocateur. Au moment où je cesse de les entendre pour me mettre à les écouter, Monsieur était en train de grommeler qu’une photocopieuse propriété des locaux ne fonctionnait jamais. Madame lui précise alors qu’elle préfère tout de même demander s’il est possible d’utiliser le matériel en panne à disposition. Accoudé au pupitre de l’hôtesse d’accueil, leur fils, dont l’évident mutisme n’avait d’égal que son acné à profusion. Monsieur et Madame Groseille finissent par quitter la zone de confidentialité me permettant ainsi d’avoir accès à mon tour mais oublient dans leur migration leur fils, toujours accoudé, voire accolé, au pupitre de l’ouvreuse de Pôle. Celle-ci a alors adopté la technique de l’abstraction en s’imaginant sans doute que le fils Groseille allait disparaitre si elle y pensait très fort sans le regarder. Et la magie opéra. Les ficelles étaient cependant un peu grosses puisque j’ai très clairement vu Madame Groseille venir décoller son fils du pupitre. Fin de l’anecdote.

Alors oui, comment font les autres ? Ceux qui ont plus ou moins été livrés en pièces détachées, ceux qui ne sont plus sous garantie, ceux qui sont déjà en morceaux, celle qu’on a fait passer pour compétente grâce à ses arguments mammaires, celui à qui on a expliqué que le VRP avait accès aux mêmes faveurs que le VIP, ceux qui ne savent pas encore qu’ici ils gisent dans leur dernière demeure. Comment font-il les autres quand ils arrivent chez Pôle ?

Pour le moment j’ai la volonté, j’avance, je me démerde. Non, il n’y a pas d’autre mot. Mais s’il existait vraiment une deuxième lame qui coupe le poil en l’empêchant de repousser ?

Bon week-end.

25ème jour : à mes souhaits

Aujourd’hui, j’ai la grippe. Ou peut-être simplement un bon gros rhume. Vous m’excuserez pour ce diagnostic hasardeux mais je ne peux pas me reconvertir vers tous les métiers en même temps.

L’avantage de cet état à la fois fébrile et nauséeux mettant sur un piédestal le côté glamour de mon pyjama, c’est que je me retrouve contraint de rester cloitré chez moi. Cela peut passer pour une véritable contrainte mais, et je ne suis pas fier de le déclarer, mes papiers de demandeur d’emploi ne sont toujours pas officialisés par l’administration. Je guette chaque matin le facteur depuis cet illustre 21ème jour où pour faire bonne impression j’ai amené moi-même mon dossier chez Pôle, et je devine derrière sa pipe et sa moustache le petit sourire malicieux de celui qui n’aura pas à assumer les conséquences liées au contenu de l’enveloppe. Joie de décevoir.

Me voici clandestin pour une durée aussi indéterminée que mon dernier contrat de travail. Alors je fais profil bas, d’où l’intérêt des microbes qu’il s’agisse de la grippe ou d’un rhume. Ce dont j’ai besoin c’est d’un complice, aussi microscopique soit-il. A l’extérieur, j’aurais trop peur d’un contrôle inopiné, peur d’être reconnu, moqué, finalement peur d’être renvoyé chez moi. Pour le moment, la presse n’a pas encore diffusé mon visage et mon identité mais d’après mes sources, ce sera chose faite demain. Dès cet instant, en plus d’être un clandestin, je serais un mutin contre mon pays, un activiste de la lutte contre l’inversion de la courbe du chômage.

Je vais lever le pied sur le paracétamol, il ne faudrait pas que je guérisse trop vite.

24ème jour : appels d’urgence uniquement

Ebloui par la magie de Noël, on peut avoir tendance à croire que le 26 décembre est encore un jour de fête. Férié, de surcroit. Mais il n’en est rien. J’en ai eu l’implacable démonstration ce matin, à 11h48 très précisément, un modèle du genre.

Mon téléphone sonne pour m’avertir que j’ai un message sur mon répondeur mais avait omis d’en faire autant pour me permettre de prendre l’appel. Sans rancune, j’écoute tout de même le message. C’est une conseillère de Pôle. Elle ne donne pas son nom, je ne sais donc pas s’il s’agit de MA future conseillère. Elle explique qu’elle a été informé de mon projet de création d’entreprise (elle ne parle pas du CAP Pâtissier que je souhaite intégrer, pourtant étape première de ma douce reconversion professionnelle) et elle souhaite en savoir plus. C’est officiel. Le 26 décembre n’est pas un jour férié, défiscalisées ou non, le Père Noël ne fait pas d’heures supplémentaires. Je l’avoue bien volontiers, cette première partie du message m’enchante, ravi de constater que mon dossier semble intéresser quelqu’un.

Puis vient la conclusion du message. La prise de congés pour ainsi dire… La conseillère anonyme termine en me précisant que comme elle ne m’a pas eu directement, elle me rappellera. Super. Mais c’est « courant janvier » qu’elle me rappellera. Vous comprenez maintenant pourquoi la formule « prise de congés » peut avoir ici tout son sens. Loin de moi l’idée de vouloir la priver de vacances si tel est le motif de ce renvoi d’appel, mais pourquoi courant janvier ? Pourquoi pas cet après-midi ? Et demain ? Je décide, sans grande conviction, d’appeler Pôle par son numéro court pour savoir qui a tenté de me joindre. L’opératrice qui me répond procède à l’identification règlementaire, numéro d’identifiant, nom et prénom. C’est bien moi, on peut donc discuter.

Moi : – « Je viens d’avoir un message d’une conseillère qui ne m’a pas donné son nom. J’essaie donc de la joindre en passant par vous ».

L’opératrice : – « Alors je regarde ce qu’elle m’a laissé dans votre dossier ».

Les secondes sont marquées par son tapotement sur les touches d’un clavier.

L’opératrice : – « Ah… Elle ne m’a rien laissé. Je n’ai aucune trace d’un appel de quiconque dans votre dossier ».

A l’approche de midi, la faim aidant, j’avais envie de lui répondre que ça ne m’étonnait pas. Mais je n’avais aucune raison d’être désagréable avec elle, même à J+1 je lui fais ce cadeau. Pourtant, elle continue en me tendant une perche magistrale.

L’opératrice : – « Si je n’ai pas d’information, c’est sans doute qu’il n’y a aucune urgence ».

Voilà. Ma situation n’est pas urgente. C’est sans doute une affaire de point de vue, une définition à géométrie variable de l’urgence ou bien encore mon égocentrisme qui fait des siennes. Il est temps qu’on se quitte et que je passe à table.

L’opératrice : – « Monsieur Grangier, je suis vraiment désolée de ne pouvoir vous aider davantage ».

Elle a tout de même un air sympathique et des formules de politesse formatées à la sincérité bien imitée.

Moi : – « Je vous remercie quand même. J’attendrai donc le prochain appel ».

2014 sera peut-être un grand cru. Mais pour le moment, ça ne me parait pas être du tout-cuit.