Archives mensuelles : décembre 2013

20ème jour : les traits tirés

Je vous parle d’un temps que les lecteurs de moins de 20 jours ne peuvent pas connaître.

J’ai profité de cette journée pour tirer le dernier trait de la croix qu’il me revenait de tracer dans la case de l’encadré n°6 de ma demande d’allocation. J’ai voulu être minutieux, créatif tout en restant réactif, avec la ferme intention de marquer de mon empreinte les archives de Pôle. Après moultes tentatives, différents essais de tailles et de couleurs, j’ai fini par opter pour une croix à la fois traditionnelle et parfaitement identifiable, le genre qui te fait gagner avec la manière une partie de morpion. Je glisse ce chef d’oeuvre dans ma plus belle enveloppe kraft en m’imaginant l’ignorance du facteur qui n’aura pas idée de ce qu’il est en train de distribuer. Demain, j’affranchis.

Après avoir récupéré de cet excès de concentration, je décidai de valider le planning de la semaine à venir.  J’allais franchir un cap et faire le premier pas vers celle qui vraisemblablement serait MA conseillère chez Pôle. Ses nom, prénom et adresse électronique m’avait été discrètement communiqués par sa copine précédemment rencontrée, j’avais la ferme intention d’en faire bon usage. J’établis donc la liste de toutes les options dont j’ai connaissance pour accéder au CAP Pâtissier, les différents établissements susceptibles de m’accueillir, un topo sur le « candidat libre » sans oublier le canular téléphonique dont j’ai été victime quand il a fallu appeler la CCI sur recommandation de la maison. Je m’imagine déjà dans ce costume d’inspecteur passant ma conseillère au détecteur de mensonges pendant les trente minutes durant lesquelles je la garde à vue. En somme, le même type d’interrogatoire auquel me soumettra Pôle chaque début de mois pour me garder à l’oeil. Dès le premier rendez-vous, je choisis le rentre-dedans au risque de paraître trop entreprenant. Les séances quotidiennes de speed-dating de mon hôtesse doivent lui sembler routinières d’autant qu’elle ne choisit pas ses prétendants, il faut que je me démarque.

Ce soir, j’aimerais croire au Père Noël.

Nota bene : profitez de votre dimanche soir pour faire un tour dans la rubrique « Rétro » dans laquelle vous retrouverez l’épopée de ces 20 derniers jours.

 

19ème jour : interrogation écrite

Après avoir dormi sur ma notoriété de la veille, j’ai repris mes pérégrinations, laissant derrière moi cette expérience de chômeur médiatisé à l’échelle locale.

Me voici à l’étude de deux sujets auxquels j’ai eu la sensation qu’il fallait que je m’intéresse de près. Pour garder votre attention en éveil tout en perturbant vos repères, je vais commencer par évoquer le deuxième. Le second, si vous préférez. Vous suivez ?

Il est évident pour moi qu’avec ce projet de reconversion professionnelle je pars de très loin. D’ailleurs, du moins pour l’instant, je fais le voyage à pied entre le point A et le point mort. Comment passer à la vitesse supérieure si Pôle me fait le coup de la panne ? La meilleure option semble être de continuer à faire du stop, brandir fièrement mon panneau de direction en carton, en souriant aux passants et en mettant un pied devant l’autre. C’est de cette manière que j’ai découvert le statut de « candidat libre » dans le cadre du CAP Pâtissier. Libre de quoi, c’est ma première question. Imaginons. Je ne peux prétendre à un financement digne de ce nom, ce fameux sésame me permettant d’accéder à ma formation. Vous admettrez qu’à ce jour il est plutôt aisé de se projeter dans cette situation sans avoir à porter l’imagination à ébullition. J’aurais donc la possibilité de m’inscrire à l’examen et de me présenter le jour J en ayant fait l’école buissonnière pendant toute l’année. Mais attention, toi le jeune qui découvre cette hypothèse de scolarité à l’allure de parodie, sache que les choses ne sont pas si simples. Le candidat libre est un travailleur acharné. Il y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler. Dans une telle situation, j’aurais donc à me procurer les cours, m’équiper avec le matériel adéquat pour les travaux pratiques, trouver un stage chez un pâtissier, potasser, pâtisser, potasser, pâtisser… Le tout à domicile, combiné à mes tabliers de super papa et de mari aimant (dans le sens « amour ». Pas « collant »). A ce sujet, grâce aux amis des réseaux sociaux dont je ne pourrais sans doute jamais matérialiser l’existence, j’ai découvert un forum d’échanges sur le « CAP Pâtissier en candidat libre ». La déformation professionnelle aidant, j’ai toujours du mal à faire confiance à une page internet dont la charte graphique semble avoir été réalisée par la moyenne section d’un centre aéré un mercredi après-midi. Passé cet a priori prétentieux, je constate que les différents intervenants de ce forum représentent une source particulièrement fiable. Depuis je me documente, je like, je share, je demande des amis.

Mon deuxième sujet à l’étude, le second, plus exactement le premier si vous avez réellement suivi, se présente sous la forme d’une question. J’ai pris contact avec une personne de ma région qui a crée son activité, la vente itinérante et en triporteur de biscuits réalisés de manière artisanale. Je lui ai demandé si pour la création de son entreprise, il avait du montrer « pâte blanche » en justifiant qu’il était médaillé du CAP Pâtissier. Sa réponse est sans appel : oui, le diplôme est indispensable, celui qui ne le détient pas doit attester qu’il a trois ans d’expérience en la matière. D’où ma question : sachant que le CAP Pâtissier est obligatoire pour exercer la profession, comment peut-on acquérir trois ans d’expérience sans le détenir ?

Vous avez deux heures. Je suis pressé.

18ème jour : Very Important Chômeur

Aujourd’hui, j’ai été interviewé. Un grand quotidien national avait besoin d’un avis éclairé, le mien en l’occurrence, au sujet de l’intervention militaire française en Centrafrique et ses répercussions aussi bien sur l’image de l’armée tricolore que sur la côte de popularité gris foncé du mari de la première dame de France. Bon d’accord… Je reprends.

Aujourd’hui, j’ai été interviewé. Un journal local s’est intéressé à mon blog et a voulu en savoir plus sur ma démarche. Arrivé (à l’heure) dans les locaux du canard, je suis tout d’abord reçu par un photographe qui va se charger de sublimer la lumière de la pièce pour faire honneur à ce visage jalousé que la nature m’a justement offert. J’imagine qu’il gardera quelques clichés pour sa collection personnelle, d’autant que je ne lui demande aucun droits sur les tirages. Parmi le reste sera sélectionnée l’image qui servira d’illustration à l’article qui m’est consacré.

Je suis ensuite reçu par la journaliste à qui on a dit la veille que moi, Yohan Grangier, 31 ans, futur reconverti professionnel, j’avais décidé d’ouvrir un blog il y a 18 jours de ça. Elle ouvre la discussion de manière tout à fait franche en m’expliquant qu’elle n’a eu le temps de lire que le début et la fin de mon récit. Je m’aperçois rapidement qu’elle est pourtant très au point sur le sujet. J’en conclue ainsi que tout ce que j’avais pu écrire entre le 2ème et le 17ème jour était facultatif et je me réjouis de ne pas avoir choisi écrivain comme reconversion.

La journaliste est au courant de la rupture conventionnelle déposée en avance au pied du sapin, elle connaît le nom du Père Noël, la nature de mon projet actuel ainsi que les quelques embûches déjà rencontrées. Embûches, de Noël aussi, évidemment. A cet instant je regrette de n’avoir pas amené avec moi le courrier reçu hier de la part de Pôle, persuadé que cette journaliste documentée aurait fait une excellente conseillère pour faire avancer mon dossier. Tant pis. Alors on discute, on échange, on parle, on dialogue, on communique. J’ai la sensation de me répéter mais chaque fois d’une manière différente. Plus la conversation avance et plus cette journaliste me fait penser à vous, chers lecteurs. Comme vous, elle a l’air tellement heureuse que je lui parle de moi. Ce que j’attends de voir maintenant, c’est la façon dont elle aura retranscrit cette rencontre.

Il n’y aurait pas grand intérêt à ce que je vous donne ses questions et mes réponses, bien que cela vous permettrait d’une certaine façon de savoir ce que ça fait d’être l’heureux détenteur du journal du lendemain. J’ai tenté d’être clair sur un point. C’est déjà pas mal. Moi on s’en fiche, idem pour le fait que je veuille devenir pâtissier, et je vous dispense d’ailleurs de confirmer. Ce qui m’intéresse, ce que je trouve d’une drôlerie extrême, c’est de décrire ce parcours du combattant qui s’offre à moi, un itinéraire parsemé de mines administratives antipersonnel et d’effets d’annonces dégoupillés qui feront des victimes parmi la population civile. La presse s’y intéresse déjà alors que je n’ai pas fait grand chose, je vois désormais à quoi ressemble le quotidien d’un candidat de télé-réalité. La journaliste a d’ailleurs eu une phrase très juste en résumant la situation par un « J’ai testé pour vous la vie d’un chômeur qui veut se reconvertir ».

Vis ma vie de confessé intime.