Archives mensuelles : décembre 2013

17ème jour : wanted

Demande d’allocation irrecevable. C’est écrit en gras et c’est l’objet du courrier que j’ai reçu ce matin de la part de qui vous savez. Pôle a sans doute trop souffert le jour de nos retrouvailles. Alors ce matin, il décide de me retourner ma demande d’allocation qui « n’est pas recevable en l’état ».  Et elle ne l’est pas « pour l’un de ces motifs ». Je comprends alors que Pôle est perturbé, le choc émotionnel qui a eu lieu lorsqu’il m’a revu lui a fait perdre pied. Il invoque donc ce qu’il appelle « l’un de ces motifs » et me laisse le soin de me faire une idée sur le sens à donner à ce qui ressemble aux prémices d’une lettre de rupture.  Le courrier est signé « Le Directeur », sans doute pour que je jauge précisément le sérieux des griefs.

VEUILLEZ COMPLÉTER VOTRE DEMANDE D’ALLOCATION PAGE 5. C’est écrit en majuscules et surligné en rose grâce à cet illustre feutre fluorescent qui pousse dans les administrations et les rayons « rentrée des classes » des hypermarchés. Soudain je comprends qu’il reste encore un espoir, Pôle me laisse une chance de le reconquérir. Je m’empresse de lire la suite du courrier composé au total de 12 pages agrafées entre elles, impatient de découvrir ce que me réserve cette mystérieuse PAGE 5. Comme disent les américains qui veulent parler français, c’est une impression de « déjà vu » qui s’empare de moi dès la page suivante. Je suis persuadé d’avoir déjà lu ce que je feuillette. Je remonte alors le temps à vitesse Grangier et j’arrive ici, au 14ème jour, l’éprouvante journée des retrouvailles.  Ce jour-là, la conseillère de Pôle qui me reçoit va débuter notre entretien par l’inscription règlementaire grâce à un dossier de 8 pages sobrement intitulé « Demande d’allocation ». J’avais moi-même pré-rempli ce document depuis le site internet de Pôle et je l’avais imprimé comme me le demandait l’ordinateur. Pour cette étape, la conseillère devait contrôler la validité des informations fournies en me posant les questions auxquelles j’avais déjà répondu, certifier le tout conforme et transférer le dossier à ses collègues de la partie « indemnisation ». Quand j’y pense, cette vérification était d’ailleurs l’objet principal de ce rendez-vous et quasiment la seule tâche d’ordre pratique à mettre au compte de la conseillère. Mais seulement voilà, la PAGE 5 est restée orpheline, plus précisément l’encadré n°6 intitulé « Votre situation actuelle ». Encore plus précisément, la première case à cocher de l’encadré n°6, celle adjointe à cette question déroutante au vu de ma situation : « Exercez-vous une activité professionnelle ? ».

Voilà. Ma demande d’allocation est irrecevable en l’état car Pôle aimerait savoir si en tant que chômeur officiel j’exerce une activité professionnelle. Ne connaissant ni les rouages, ni le  jargon, j’ose espérer que cette question a réellement un sens. J’ai à cet instant une pensée pour la conseillère chargée de vérifier que toutes les cases étaient bien cochées, je déduis de ses performances qu’elle n’a jamais pu gagner au loto. Elle continue donc à s’infliger ce type d’entretien avec moi et tous les autres.

Désormais, je dois « impérativement adresser les pièces demandées dans un délai de 15 jours ». Si par « pièces demandées » Pôle attend que je lui envoie la croix qu’il faudra apposer dans la case de l’encadré n°6, je m’en vais de ce pas en tirer une sur papier libre.

La prochaine sera sur notre histoire.

16ème jour : hommages collatéraux

Après mûre réflexion, je pense que je suis en réalité un cobaye. Une sorte de rat de laboratoire qui veut devenir pâtissier, une version revisitée du Ratatouille de Disney. En face, un public constitué de lecteurs quotidiens, à savoir vous, bande de sales voyeurs pervers.

Certains d’entre vous soulignent « l’humour » présent dans mes billets. Ah parce qu’en plus ça vous fait rire ? Patrie, c’est fini. Aujourd’hui je fais fi de votre sincérité d’occasion et je rends hommage à deux amis, deux résistants, d’une certaine façon deux poilus, l’un plus que l’autre d’ailleurs me semble-t-il.

Le premier, que j’appellerais Tango Charly pour préserver son anonymat, est un spécialiste de la bombe informatique. Son truc à lui, s’infiltrer dans le système et provoquer l’implosion. Il agit seul, sans commanditaire, sans ordre, sans réseau. Seul quoi. Il décide un jour de se rendre chez Pôle avec un plan des plus machiavéliques. Installé en face de celui qui jouait le rôle de son conseiller, Tango Charly annonce sans trembler, les yeux dans les yeux, qu’il veut être « ludothécaire ». Le compte à rebours est alors enclenché. « Ludothécaire »… Le terme à lui seul fait l’effet d’une flèche empoisonnée qui se serait plantée dans la carotide de la cible, lui provoquant des sueurs froides, une raideur dans la nuque puis dans la colonne vertébrale, le tout accompagné de propos parfaitement incohérents.

Le conseiller : – « Ludothécaire… Vous ne voulez pas dire « bibliothécaire » plutôt ? Monsieur Tango Charly ? Pardonnez-moi, je vous entends moins bien. »

A ce stade de l’attaque, difficile de savoir si la cible est atteinte de surdité ou si tout simplement elle ne comprend rien. Après avoir neutralisé l’homme, Charly a le champ libre pour l’implosion de la machinerie informatique. Il suffirait que la cible, de plus en plus fébrile, décide de taper le mot « ludothécaire » dans le champ « métier » de son logiciel pour qu’instantanément Pôle se retrouve contraint de refaire appel à ses minitels archivés pour palier ce qui sera qualifié de « bug ». Charly est dans la bergerie.

J’appellerai par son matricule le second mercenaire à qui je souhaite rendre hommage, à savoir 0800. Continuez la lecture en toute tranquillité, il ne s’agit pas d’un numéro surtaxé. 0800 serait plutôt à ranger dans la catégorie des kamikazes. Sa spécialité : s’infiltrer sur les lieux de son forfait et menacer de se faire exploser. Lui aussi agit seul, Pôle est sa cible. A la manière de Tango Charly, 0800 manie comme personne l’arme lourde. A peine arrivé sur les lieux, il dégaine :

0800 : – « Je veux être intermittent du spectacle ».

S’en suit alors une ambiance western, la scène où l’on entend le vent souffler, cette petite brise au ras du sol qui crée des tourbillons de poussière au son de la porte du saloon qui grince. Gros plan sur le regard de 0800. Contre-champ. Gros plan sur celui du conseiller.

0800 : – « Ce bureau n’est pas assez grand pour nous deux, Billy. »

0800 joue avec les nerfs de sa cible en martelant que son el dorado à lui, c’est le statut d’intermittent du spectacle. Un statut que tout le monde connait chez Pôle, mais que personne sait comment qu’il marche ce merdier. 0800 a les heures de travail nécessaires pour prétendre à l’intermittence, il le sait, il a compté minutieusement, son plan est sans faille. Face à lui, les équipes de Pôle se renvoient la balle en espérant que 0800 se la tire dans le pied, des courriers partent vers de mauvaises adresses, des coups de fils entretiennent la tension puis c’est le bouquet final. Pour faire simple, imaginez-vous que c’est compliqué. Pas une seule seconde 0800 aurait pu penser que son plan si précis pourrait mener à la perte pure et simple de son dossier dans les méandres de l’informatique de Pôle. Plus d’heures, plus d’intermittence, plus d’indemnisation, plus rien. Donc, plus de pitié. 0800 décide de rester chez Pôle jusqu’à ce qu’on vienne le déloger. Après médiation et autres réjouissances mais surtout après beaucoup trop de temps perdu, il sera rétabli dans ses droits après qu’une conseillère de Pôle ait enfin retrouvé le bouton sur lequel il fallait appuyer depuis le début.

Comme le crime, le travail était presque pas fait.

15ème jour : terrain miné

Vous voulez rire de quelle couleur ? Personnellement, je choisis jaune. Ce 15ème jour est à lui tout seul une compilation des meilleurs morceaux de Pôle remixés par ses conseillères et conseillers. Et je viens aujourd’hui de m’en faire offrir un exemplaire, un cadeau de Noël livré en plusieurs colis avec près de trois semaines d’avance.

Dans le premier colis, il y avait un mail de Pôle, présentant la synthèse de nos retrouvailles d’hier. Je suis persuadé, absolument convaincu que vous, bien chers lecteurs, avec vos capacités intellectuelles plus ou moins visibles à l’oeil nu, vous seriez capables en deux phrases de résumer mon projet de reconversion professionnelle ainsi que l’objet de mes recherches actuelles.  Croyez-le si vous le voulez, mais la conseillère de Pôle a résumé ma situation en écrivant que j’étais à la recherche d’un poste de pâtissier en CDI, à temps complet, dans un rayon de 50 kilomètres autour de mon domicile. Elle a tout de même vu juste sur un point, elle ne s’est pas trompée de métier. Pas un mot sur ce qui est à la fois ma volonté et un passage obligé, l’accès à la formation du CAP Pâtissier et son financement. Rien. Il n’est que 8h47 à cet instant, j’ai beau être matinal, vous connaissez la suite.

Les deuxième et troisième colis m’avaient été remis hier par la conseillère. J’avais attendu cet après-midi pour les ouvrir. Ils contenaient chacun un numéro de téléphone. Par chance, je sais lire les chiffres arabes (ce qu’il faudrait peut-être que j’ajoute à mon CV), je décidai donc d’appeler le premier numéro : la Chambre de Commerce et d’Industrie. Vous vous souvenez, la conseillère de Pôle m’avait expliqué hier que la CCI proposait le CAP Pâtissier dans sa formule « formation conventionnée », celle-là même qui ouvrait les portes d’un financement. Je commence par la prise de contact réglementaire avec la standardiste.

Moi : « Bonjour, je cherche à joindre une personne qui pourrait me renseigner sur le CAP Pâtissier que vous proposez. »

La standardiste : -« Ce n’est pas plutôt la Chambre des Métiers que vous cherchez à joindre ? »

Soudain, une puce s’invite à mon oreille. La standardiste ne semble pas au courant que l’établissement pour lequel elle filtre les appels propose le CAP Pâtissier. C’est alors que je lui donne le mot de passe :

Moi : – « Je viens de la part de Pôle ».

La standardiste transfère immédiatement mon appel vers un interlocuteur dont elle ne me donne ni le nom ni la fonction. C’est un homme. Je sens dans sa voix qu’il a connu cette époque où mettre des coups de règle sur les doigts d’un élève n’était pas passible du tribunal correctionnel, je perçois en même temps sa nostalgie à ce sujet. Je re-présente mon cas de la même manière qu’avec la standardiste. Lui décide de me renvoyer vers ce qu’il appelle « l’école » et me donne un autre numéro de téléphone. Bon élève, j’appelle. Je tombe sur ce qui me semble être le « bureau de la vie scolaire », je n’en ai pas la certitude car l’inconnu qui a pris mon appel s’est contenté d’un « allo ». Je re-re-présente mon cas de la même manière qu’avec la standardiste et l’instituteur nostalgique. Lui décide de me renvoyer vers sa collègue. Après les chiffres arabes, le téléphone. Tous ces transferts d’appels ont fonctionné, ce qui est tout de même le point positif de cette étape. Ainsi, je re-re-re-présente mon cas de la même manière qu’avec la standardiste, l’instituteur nostalgique et l’inconnu de la vie scolaire. Morceaux choisis :

Elle : – « C’est Pôle qui vous a dit de contacter la CCI pour suivre le CAP Pâtissier ? »

Autant vous dire qu’elle était remontée en me posant cette question.

Moi : – « Euh… oui. On m’a même précisé qu’avec la CCI la formation était conventionnée et donc prise en charge. »

Elle : – « Quoi ??? »

Je vous avais dit qu’elle était remontée.

Elle : – « C’est aberrant après tout ce temps que Pôle envoie encore des demandeurs d’emploi vers la CCI quand il s’agit du CAP Pâtissier. C’est la Chambre des Métiers qui s’occupe de cette formation ! Avez-vous le nom de la personne qui vous a dit ça ? »

Là, j’ai été grand seigneur. Je n’ai pas donné de nom. Bon OK, je n’avais pas le nom de la conseillère. Je ne l’ai pas non plus complètement balancé au moment d’ouvrir le troisième colis. Là aussi j’ai téléphoné. Et j’ai re-re-re-re-présenté mon cas. Mais là mon interlocutrice m’a stoppé dans ma tirade en s’étonnant que je la contacte puisqu’elle ne se trouve pas sur mon département. Inutile que je m’étale sur la suite de cet appel, ce colis également expédié par Pôle était piégé lui-aussi.

Et puisqu’il était question de rire dans l’introduction de ce billet, sachez que la dernière personne que j’ai eu à la CCI (celle qui était remontée et voulait connaître le nom de mon indic chez Pôle) m’a donné son nom à elle. Elle s’appelle madame Paul.

Running gag.