Archives mensuelles : janvier 2014

37ème jour : quoi ma gueule ?

Je pense avoir bien estimé votre degré d’addiction à ma vie et je ne peux que trouver légitime cette passion débordante que vous développez pour moi. Je sais parfaitement qu’à votre place je réagirai de la même façon, d’ailleurs je me passionne depuis déjà longtemps. Pour autant, je me dis qu’une journée comme aujourd’hui n’a pas particulièrement vocation à captiver votre attention. Trouvez-vous particulièrement intéressant d’apprendre que j’ai reçu ce matin une boite de cent poches à décor jetables ainsi qu’un coffret de 12 douilles en polycarbonate ? Bien entendu, vous trouvez cela excitant et je n’ai pas honte de reconnaitre que vous avez parfaitement raison. A mon rythme, disons plutôt à celui qui m’est accordé par mon banquier, je continue de peaufiner mon équipement de base d’apprenti pâtissier. J’ai très certainement visé juste avec le coffret de douilles si j’en crois la mention « choix de l’élève » inscrite sur une étiquette apposée sur la boite. J’ai été moins performant sur l’achat en lui-même dans la mesure où aucun des articles de ma commande n’était en solde alors qu’il s’agit du sujet n°1 de la journée. A ma décharge, j’ai passé commande hier. Et j’aime avoir le dernier mot.

En me baladant cet après-midi, car oui je sors de chez moi parfois profitant du fait que Pôle n’ait pas encore décidé de fixer des horaires de sortie pour ses disciples, j’ai croisé une personne que je connais depuis plusieurs années. Elle a décidé sans même que j’ai besoin de la menacer de lire mes billets depuis le premier jour. Elle fait partie de ces gens dont je vous ai peut-être déjà parlé (vous n’avez qu’à relire depuis le début pour en avoir le coeur net) qui pensent que mon envie de devenir pâtissier est en réalité une sorte de canular. Voire peut-être un vulgaire prétexte pour parler de moi. Allons bon, comme si j’avais besoin de prétextes pour parler de moi. J’ai bel et bien décidé de faire de la pâtisserie mon métier, pas de métaphore là-dessous, pas de blague, juré, craché. Enfin non pas « craché », ce serait dommage que j’ai des ennuis avec les services sanitaires avant même d’avoir commencé. Quoi qu’il en soit je n’ai peut-être pas la tête d’un pâtissier, d’où les doutes ou l’étonnement d’une partie de mon entourage.

C’est aussi pour cette raison que je veux et vais devenir pâtissier. Pour avoir le dernier mot.

36ème jour : motivation de papier

Comme tout demandeur d’emploi assidu, le reconverti professionnel en devenir n’échappe pas à la règle élémentaire du marché : la rédaction d’un CV et d’une lettre de motivation.

Je l’avoue, j’avais laissé cette excitante étape de côté. Plus clairement, j’avais oublié. Voilà c’est dit. C’est mon monsieur-réponse-à-tout de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat qui avait évoqué le sujet lors de notre dernier rendez-vous et, comme je pensais à lui ce matin, mon système d’exploitation a restauré les données depuis une précédente copie de sauvegarde. Il me fallait donc expliquer par le biais d’un traitement de texte et d’une imprimante que la durée indéterminée de mon dernier contrat était désormais terminée, que j’avais alors décidé de me reconvertir professionnellement parlant, que j’ai choisi ma voie, que j’ai un projet précis en tête et que si tout cela était suffisant pour m’assurer la réussite je n’aurais pas besoin de rédiger ce courrier motivé. A l’aube du premier vol habité vers Mars en aller simple, j’aimerais d’ailleurs bien savoir qui accorde encore une quelconque importance à une lettre de motivation.

Puis il y a le célèbre curriculum vitae. Là, c’est carrément du latin. Lorsqu’on a des expériences professionnelles dans des secteurs d’activité différents, il semble préférable de mettre en avant dès les premières lignes les compétences demandées par l’employeur que l’on sollicite. Il s’agit de l’exception confirmant la règle du « garder le meilleur pour le fin ».  Autant vous le dire, je ne sais pas si c’est une règle mais c’est toujours ce que j’ai fait et cela m’a très souvent souri. Mais c’était un autre temps. Une époque où j’envoyais des candidatures pour obtenir un job que je faisais déjà mais pour lequel je serais mieux payé. J’avais donc de vrais arguments à jeter à la face de celui qui voudrait s’amuser à me chatouiller sur mes compétences ou mon expérience, le tout de manière courtoise évidemment et ponctué par un sourire trop poli pour être honnête. Aujourd’hui, je souhaite devenir pâtissier. A moins de créer une rubrique répertoriant mes passions qui remplirait la moitié de mon CV, je vois mal comment faire valoir mon expérience professionnelle en matière de pâtisserie. Mais s’agissant d’une reconversion professionnelle, c’est évidemment normal. J’espère simplement que l’évidence sera la même pour celui ou celle qui décortiquera ce moi version papier.

J’espère que mes salutations distinguées seront agréées.

35ème jour : des efforts croissants

Ces derniers jours, je me suis procuré ce que le marketing présente comme l’une des bibles de la pâtisserie, un ouvrage de Christophe Felder modestement intitulé « Pâtisserie, l’ultime référence ». Marketing ou pas, je considère que ce bouquin est le parfait compagnon de route pour les futurs reconvertis professionnels qui se veulent pâtissier. Il se décompose en leçons imagées et commentées truffées d’astuces et de tours de main, cela valait bien que je m’en fasse le promoteur. Aujourd’hui, je suis passé de la lecture à la pratique. Mon côté rebelle ayant encore pris le contrôle de mes faits et gestes, je décidai de commencer par la leçon n°158, les croissants au beurre. Ne m’imaginez pas prétentieux au point de snober à souhait les 157 premières leçons, ce n’est pas le genre de la maison. Enfin si, mais pas là. Et puis je fais ce que je veux.

Ce que je n’ai pas compris immédiatement lorsque je me suis pris de passion pour la pâtisserie, c’est que la patience allait devenir, que je le veuille ou non, ma meilleure amie. Elle allait s’imposer à moi, contrôler mes gestes et le temps, et demeurer un ingrédient indispensable à une recette réussie. Si j’en doutais encore, la leçon n°158 des croissants au beurre allait m’en faire la cinglante démonstration. Pour faire simple, il suffit de comprendre que dans cette recette, les quatre principaux tours de main d’une durée moyenne de dix minutes sont séparés par une attente de deux heures minimum. Faites le compte. C’est justement pendant la première attente de deux heures que j’ai eu la sensation d’avoir déjà vécu ce moment, et il ne m’a pas fallu deux heures de plus pour faire le lien.

C’est avec Pôle que j’avais déjà eu l’occasion de vivre ces instants où l’attente mène à penser que les choses iraient plus vite si je la plantais dans une agence. La tente. Un entretien qui dure dix minutes, quinze si par chance le dialogue est rompu par un téléphone qui sonne. D’ailleurs, le jour de mes retrouvailles avec Pôle, ce n’était pas un téléphone qui avait arrêté le temps mais l’irruption soudaine du conseiller du bureau d’à côté qui, prétextant une sorte de déménagement récent, s’excusait de nous déranger mais ne savait plus par où entrer dans son bureau. Enfermé dehors. Bref. Après le speed dating, des jours qui défilent, qui font des semaines, parfois des mois. Si je ne m’étais pas aventuré dans la recette des croissants au beurre, je n’aurais jamais su que cette attente injustifiée entre deux rendez-vous n’avait d’autre but que d’assurer la réussite de la recette. Pôle me veut du bien en réalité, et il s’y connait en pâtisserie ! La preuve est irréfutable désormais, tout devient clair dans mon esprit. Je vous laisse imaginer l’émotion qui s’empare de moi lorsque je comprends. Il n’y a pas de hasard, il était écrit quelque part que j’allais commencer par la leçon n°158 et donner ainsi un sens à ma vie de chômeur.

Si j’avais un gouvernement à former, je ferais de Christophe Felder le ministre du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social.