Archives mensuelles : février 2014

87ème jour : tête de vainqueur

Aujourd’hui c’était le grand jour, enfin l’un des deux grands jours dans la vie de tout chômeur qui se respecte, à savoir l’ouverture des actualisations mensuelles. L’autre grand moment étant bien évidemment le versement de l’allocation pour les plus chanceux d’entre nous.

Ce matin, Pôle aurait pu fanfaronner sur son site internet, en mettre plein la vue à tous ses visiteurs qu’ils soient ou non adhérents. Oui, Pôle aurait pu éclabousser la France entière de son succès grandissant et clamer haut et fort qu’il n’y a que chez lui que l’on peut encore parler « augmentation » dans ce pays. Mais non, il n’en était rien. Pôle a gardé le triomphe discret et n’a pas profité du fort trafic prévisible en ce jour de déclarations de situations pour mettre en lumière sa petite personne. Ce sont là d’autres méthodes que les Restos du Coeur par exemple, toujours tentés d’attirer les projecteurs sur son nombre croissant de bénéficiaires à coup de paillettes showbiznesques, CD par ci et DVD par là. Pôle sait se tenir et garder un brin de dignité fort apprécié en ces temps où l’individualisme et le « m’as-tu vu » ont remplacé le chacun pour soi et l’arrogance.

Dans l’après-midi, j’ai reçu un mail curieux. Non, drôle. Enfin un peu curieux quand même. Mais drôle. C’est la Chambre des Métiers qui m’écrivait. Je ne sais pas qui parmi le personnel mais il ou elle se disait « intrigué » par mes billets. Cette personne voulait savoir qui j’avais déjà rencontré et de quelle manière elle pouvait me venir en aide dans mon projet de reconversion professionnelle. Plus que de l’intrigue, j’ai ressenti une certaine forme d’inquiétude dans les mots que je lisais. Peut-être que mon nouveau correspondant craignait que notre relation naissante ne devienne aussi complexe que mes retrouvailles avec Pôle dont il avait lu le récit et que, par conséquent, je puisse devenir un peu taquin. Ce qui n’est pas du tout mon genre comme chacun sait. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas été trop loin dans ma tentative d’interprétation de ce mail et je me suis contenté de répondre, d’un ton rassurant, que la Chambre des Métiers reste à ce jour ma seule source d’informations fiables. Une façon pour moi de dire que je ne projette aucun attentat verbal contre elle, du moins pour l’instant.

Tout cela est décidément drôle. Enfin un peu curieux quand même. Mais drôle.

86ème jour : concours de circonstances

Je me suis inscrit à un concours de macarons pour pâtissiers amateurs. A défaut de pouvoir m’inscrire comme bon me semble au CAP Pâtissier et ainsi espérer devenir professionnel, j’ai décidé de cultiver mon statut d’amateur. Ce n’est pas de la fausse modestie que de dire que je n’ai pas toutes les armes qui me permettraient de remporter cette épreuve, je ne pratique déjà pas la vraie modestie alors je vous laisse imaginer. D’autant que j’ai pu voir les brillantes réalisations d’autres concurrents, du très beau travail. Lorsque je vois un tel niveau, y compris dans des émissions télévisées consacrées aux non professionnels de la pâtisserie, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi ces gens-là n’ont pas encore décidé de transformer la passion en métier. Ils ont un savoir-faire certain les menant à réaliser des choses ressemblant en tout point à s’y méprendre aux réalisations d’un chef et, à les écouter, ils occupent un emploi dans lequel leur épanouissement ne fait pas ou n’a jamais fait partie du cahier des charges. Cela dit, prenant en considération les difficultés qui s’offrent à moi dans mon parcours de reconversion professionnelle, il serait mal venu de ma part de jeter la pierre à ces graines de professionnels. Loin de moi cette idée.  Mais alors, que faut-il pour que le déclic en soit un ? La vie dans son ensemble est peut-être suffisamment bien orchestrée pour que chacun fasse ce qui a été décidé pour lui. Je ne sais pas qui décide d’ailleurs mais il est fort. Très fort. En tout cas je l’ai bien eu avec cette histoire de devenir pâtissier, il l’avait pas vu venir celle-là.

Aujourd’hui, la presse parlait de moi. C’était l’annonce des chiffres à la hausse du chômage. La presse parlait donc de moi, de moi entre autres.

84ème jour : le CAP pour les nuls

Après un week-end entier en cavale, me voici de retour chez moi. J’avais décidé de quitter le pays avec ma femme pour complice, et cela sans rien dire à Pôle. Je suis moi-même impressionné par l’audace de ce plan. Nous partions ainsi en Belgique, Bruxelles précisément, à la découverte des Belges et, il faut bien le dire, de leur gastronomie, pâtisseries et petites douceurs en tête.

Pour moi, le lèche-vitrine porte savoureusement bien son nom puisqu’il consiste à visiter des boulangeries, des pâtisseries, chocolateries et autres confiseries. Mais entre les dégustations de pain à la grecque, de brioches, de bolus (un cousin belge du pain aux raisins), de cuberdons et de biscuits en tout genre, je n’ai pas pu m’empêcher de tout ramener à moi, vous commencez à me connaître. Après avoir décidé en mon âme et conscience que je n’enverrai pas de carte postale à Pôle, je me suis mis à philosopher sur le CAP Pâtissier. Sur le CAP tout court en réalité. Je venais de prendre mon petit-déjeuner face à un boulanger en plein travail, j’étais aux premières loges pour voir la justesse de ses gestes et sa vitesse d’exécution tout en dégustant ses réalisations. En quittant les lieux, j’ai réalisé que j’avais pu percevoir sa passion pour son métier en le voyant à l’oeuvre et que cela d’une certain façon amplifiait la mienne. Peut-être s’agissait-il pour lui d’une vocation née dans les meilleures heures de sa jeunesse, ce qui n’est pas mon cas. Malheureusement. Je dis « malheureusement » car ces derniers jours je ne cesse de regretter (le mot est un peu fort dans la mesure où j’ai pour principe de ne pas fricoter avec les regrets) de n’avoir eu ma révélation gourmande plus tôt. Et c’est là que j’ai commencé à philosopher. En rejouant le film de mon épopée scolaire, j’ai rapidement compris qu’à aucun moment je ne risquais croiser le regard de la pâtisserie. Ni celui de la boulangerie, de la boucherie, de la charcuterie ni même de la cuisine. En réalité, et je le dis avec un profond respect pour toutes ces professions, ces domaines pour lesquels le CAP est la porte d’entrée étaient uniquement proposés aux mauvais élèves. Celui du fond de la classe, celui qu’on a élu délégué en 4ème pour se marrer un peu alors qu’il n’était pas candidat à l’élection, celui qui n’aime que le cours de sport parce que c’est le seul pour lequel il ne faut ni cartable ni trousse, celui qui rend des copies blanches prétextant qu’il ne veut pas gaspiller d’encre ni souiller le cadavre d’un arbre. A celui-là, on lui parlera des formations en CAP. On tentera de lui inventer, voire imposer, une vocation sans tenter d’en susciter de réelles chez ses petits camarades. Je le dis comme je le pense, à l’âge où j’avais encore l’âge, on faisait passer le CAP pour une filière pour les nuls, une voie de garage pour scolariser encore un peu les cas proches du désespoir social. Voilà sans doute pourquoi j’ai fini par me convaincre que les études à caractère scientifique puis commercial étaient faites pour moi. Personne n’avait jugé bon de déplier entièrement l’éventail des possibilités. Les jeunes esprits ne sont pas indécis, on leur fait simplement croire qu’ils ne sauront pas prendre seul la bonne décision.

Vous souvenez-vous du conseiller d’orientation au collège ou au lycée ? Sans doute que non. Il n’était jamais là. Sauf pour les nuls.