26ème jour : l’enfer des autres

Toujours rien. Ma carte de séjour chez Pôle ne m’est toujours pas revenue, je ne sais toujours pas officiellement pour combien de temps je serais en règles au pays des droits de l’homme actif, je suis encore ce marginal en rupture conventionnelle de statut social. Par chance, la presse n’a pas encore publié mon signalement, la société ne peut donc pas encore me pointer du doigt.

La chance justement. J’ai celle de savoir m’exprimer à un niveau raisonnable sur l’échelle de Richter du langage SMS, à l’oral comme à l’écrit d’ailleurs, ce qui m’accorde parfois le privilège de me faire comprendre ou de faire comprendre. Y compris chez Pôle. Mais aujourd’hui, en repensant à ma dernière virée chez Pôle justement, je me suis demandé comment font les autres. Les autres, c’est par exemple cette famille derrière qui j’attendais mon tour et que j’appellerais la famille Groseille pour préserver son anonymat tout en restant suffisamment évocateur. Au moment où je cesse de les entendre pour me mettre à les écouter, Monsieur était en train de grommeler qu’une photocopieuse propriété des locaux ne fonctionnait jamais. Madame lui précise alors qu’elle préfère tout de même demander s’il est possible d’utiliser le matériel en panne à disposition. Accoudé au pupitre de l’hôtesse d’accueil, leur fils, dont l’évident mutisme n’avait d’égal que son acné à profusion. Monsieur et Madame Groseille finissent par quitter la zone de confidentialité me permettant ainsi d’avoir accès à mon tour mais oublient dans leur migration leur fils, toujours accoudé, voire accolé, au pupitre de l’ouvreuse de Pôle. Celle-ci a alors adopté la technique de l’abstraction en s’imaginant sans doute que le fils Groseille allait disparaitre si elle y pensait très fort sans le regarder. Et la magie opéra. Les ficelles étaient cependant un peu grosses puisque j’ai très clairement vu Madame Groseille venir décoller son fils du pupitre. Fin de l’anecdote.

Alors oui, comment font les autres ? Ceux qui ont plus ou moins été livrés en pièces détachées, ceux qui ne sont plus sous garantie, ceux qui sont déjà en morceaux, celle qu’on a fait passer pour compétente grâce à ses arguments mammaires, celui à qui on a expliqué que le VRP avait accès aux mêmes faveurs que le VIP, ceux qui ne savent pas encore qu’ici ils gisent dans leur dernière demeure. Comment font-il les autres quand ils arrivent chez Pôle ?

Pour le moment j’ai la volonté, j’avance, je me démerde. Non, il n’y a pas d’autre mot. Mais s’il existait vraiment une deuxième lame qui coupe le poil en l’empêchant de repousser ?

Bon week-end.

6 réflexions au sujet de « 26ème jour : l’enfer des autres »

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