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Moi, Yohan Grangier, 31 ans, futur reconverti professionnel.

143ème jour : après la pluie

Je n’ai pas dérangé Pôle aujourd’hui. Je ne suis pas allé le voir, je ne lui ai posé aucune question. J’ai compris aujourd’hui qu’il fallait peut-être que je le ménage un peu pour qu’il puisse tirer le meilleur de lui-même. En réalité, j’envisage le fait que je n’ai pas adopté la bonne méthode et que si nous sommes partis sur de mauvaises bases ma responsabilité personnelle ne doit pas être minimisée. Donc aujourd’hui, je n’ai pas dérangé Pôle. Pour lui cela n’a sans doute fait aucune différence, pour moi cela m’a permis de passer une excellente journée malgré la pluie.

J’ai quand même dérangé du monde. Et du beau. Comme je suis du genre têtu concernant cette fameuse date d’ouverture des inscriptions au CAP Pâtissier, j’ai décidé de solliciter directement la maison-mère, celle que je considère comme telle en tout cas, à savoir la Chambre des Métiers et de l’Artisanat. Je passe alors en mode « spam » et je bombarde à destination des boîtes aux lettres électroniques de mes interlocuteurs préférés. Sollicitation de masse. Bon, de masse mais mesurée tout de même, ils ne sont que trois finalement, mes interlocuteurs préférés. Il n’aura fallu que quelques minutes pour que j’obtienne une réponse. Précise et fiable, qui plus est. J’avais donc dérangé les bonnes personnes. J’apprends alors que l’un des mes interlocuteurs, l’une pour être précis, est en congés mais sera ravi de m’accueillir au téléphone dès lundi prochain. Il semblerait que les inscriptions au CAP Pâtissier n’ouvrent que sur la période mi-mai/fin mai au lieu de fin-avril/début mai comme annoncé initialement. Cependant, des entretiens seraient au programme des futurs stagiaires entre temps. Bon. Très bien. J’appellerai donc lundi pour en savoir plus.

Pendant ce temps-là, j’imaginais Pôle patauger dans les flaques en jouant à son jeu favori : passer entre les gouttes.

141ème jour : formidable

Formidable.

C’est ce que la dame a dit. Ce matin, la conseillère de Pôle m’a dit que c’était « formidable ». Elle ne parlait pas de moi, en tout cas pas physiquement même si le quiproquo aurait eu ici toute sa place. Elle ne parlait pas non plus de mon parcours de futur reconverti professionnel puisque, comme tous ses autres collègues, elle ne sait absolument pas ce que je fais là et n’a pas prévu de s’y intéresser tant que l’attribution mensuelle de son salaire n’en dépendra pas. Heureusement, pour pallier ce cruel manque de considération, j’ai une conseillère personnalisée qui elle m’est tout aussi utile qu’une jambe en mousse dans cette agence où on me fait marcher. En réalité, c’est ma nouvelle convention de stage qu’elle trouvait « formidable ». Plus exactement les dates de cette convention. Ce matin encore, je n’ai pas réussi à lutter contre mon addiction à la pénombre des bureaux de Pôle, à cette climatisation naturelle générée par la froideur d’une majorité de conseillers. D’ailleurs la prochaine fois, je mettrai une petite laine supplémentaire. Je m’y rendais donc pour remettre en mains propres la convention pour mon prochain stage (Evaluation en Milieu de Travail), celui chez un chocolatier. La première difficulté étant alors de trouver quelqu’un avec les mains propres. Une femme à « l’accueil sans rendez-vous » m’adresse un regard et un hochement de tête de bas en haut. Comme je suis désormais un habitué, je sais que cette gestuelle m’indique que c’est à mon tour de tenter de communiquer. J’entre alors dans la zone de confidentialité avec à l’esprit de faire au plus simple et par la même occasion au plus vite. Je remets ma convention de stage en précisant qu’elle en est une. L’hôtesse, ou conseillère peut-être mais je ne connais pas encore la nuance tout comme je ne sais pas à ce moment-là si elle a les mains propres, se jette alors sur l’un des feuillets que je lui remets avec l’air de savoir exactement ce qu’elle faisait. Il s’agissait déjà là d’un fait inédit à mes yeux. Puis elle s’exclame : « Formidable ! ». Loquace, je laisse échapper un « Ah » que je considère de circonstance.

Ce n’est pas non plus la nature de mon stage qu’elle trouvait formidable. Ce qui provoqua chez elle cet effusion de joie qu’elle ne parvint à maîtriser tellement la surprise fut grande, c’est de s’apercevoir que mon stage débutait dans trois semaines. J’étais en avance, assez largement, mais surtout dans les temps. Tout devrait donc bien se passer, si elle classe mes documents au bon endroit nous devrions tous passer une bonne journée. Et un bon stage.

Aujourd’hui encore, j’ai bien rapporté la ba-balle. Il faut dire que je me l’envoie tout seul.

137ème jour : l’intention qui compte

Aujourd’hui était un jour avec. Un jour avec Pôle.

Il faisait beau dehors, enfin pas exactement, disons plutôt qu’il faisait bon. J’avais bien dormi, la journée de la veille s’était passée en famille le temps d’une sortie au zoo, mon optimisme me faisait donc penser que cette journée qui débutait serait des plus agréables. Et comme j’aime partager les bons moments, je décidai de vivre celui-ci avec Pôle. Me voici parti en direction de l’agence, ma voiture s’y dirige désormais les yeux fermés. Je comptais régulariser très rapidement ma situation de radié en devenir, moi l’impertinent qui trouve le moyen d’être en stage alors que Pôle s’est démené pour me trouver un rendez-vous avec l’un de ses conseillers. Un rendez-vous « indispensable et obligatoire » dit-il, enfin quelque chose comme ça. J’ai le souvenir que c’est une blague mais je ne me souviens pas précisément de la chute. Bref. Contrairement à ce que j’envisageais, je n’ai pour une fois pas jouer au plus malin en demandant à parler directement au directeur de l’agence qui m’avait pourtant écrit « lui-même », si j’en crois le carton jaune formaté que j’ai reçu de la part d’un ordinateur. Je me suis ainsi contenté de m’adresser à l’hôtesse d’accueil. Je lui présente la situation, de la manière la plus neutre qui soit, en lui expliquant le télescopage entre mon Evaluation en Milieu de Travail et le rendez-vous avec ma conseillère. Elle se jette alors sur son ordinateur pour en savoir plus, non sans m’avoir demandé au préalable mon fameux numéro d’identifiant. Elle lève les yeux de temps à autre pour regarder les quelques documents que j’avais apporté pour tenter de prouver mon innocence. Elle est imperturbable. Elle tape. Sur son clavier et pas encore sur mon système. Soudain, tout est réglé.

L’hôtesse d’accueil : « Voilà, pour votre avertissement tout est réglé, je viens de saisir un entretien. »

Je ne sais absolument pas ce que veut dire cette phrase. L’hôtesse venait de saisir un entretien, moi je n’avais rien saisi du tout. Quel entretien ? Est-ce que l’explication de pourquoi je venais ce matin constituait en elle-même un entretien ou bien la dame venait-elle d’inventer un entretien qui aurait eu lieu à la date du fameux rendez-vous manqué ? J’aime connaître les trucs des magiciens mais là je préfère ne rien savoir et en rester au fait que « tout est réglé ».

Puisque j’étais là et dans un souci d’optimisation de mon temps, j’ai ensuite demandé à être reçu par quelqu’un, de préférence quelqu’un qui travaille ici bien qu’avec le temps je sois devenu moins regardant, pour savoir si les inscriptions au CAP Pâtissier étaient ouvertes. Elle devraient l’être sur la période fin avril/début mai, je suis un peu en avance mais mieux vaut tôt que laissait faire Pôle. Cette expression, qui je l’espère entrera rapidement dans le langage courant, prend tout son sens dans l’instant suivant. Je suis reçu par une conseillère, une que je n’avais encore jamais vu bien évidemment ce qui me permet d’étoffer encore ma collection. Je vous laisse d’ailleurs tenir les comptes exacts durant ces 137 jours. Elle aussi se jette alors sur son ordinateur, non sans m’avoir précisé au préalable qu’elle était la cible d’un problème technique avec internet. Ne faites pas de mauvais esprit, pas cette fois, enfin pas tout de suite, car elle a trouvé la réponse à la question faisant fi du ralentissement informatique annoncé. Les inscriptions ne sont pas encore ouvertes. Mais voilà, la conseillère ne voulait pas me laissait partir comme ça. Elle me propose alors, maintenant que l’on s’est rencontré et qu’elle sait que je suis intéressé par le CAP Pâtissier (sans doute n’a-t-elle pas lu mon dossier si tant est qu’il existe vraiment quelque part dans cette informatique perturbée), de veiller personnellement à la date d’ouverture des inscriptions, de m’inscrire, de me prévenir après l’inscription et de m’envoyer la validation par courrier. Le tout, pour m’éviter de venir tous les jours ou presque. Voilà. Voilà ce qu’elle m’a proposé.

C’est donc tout naturellement que lundi, j’y reviens.