Les yeux dans les yeux

Ca y est, j’ai pu jeter un premier coup d’oeil dans la matrice. J’ai rencontré l’élu. Et il m’a convaincu.

J’ai reçu dans mon jardin monsieur Pascal Protano, le personnage fil rouge de mon récit ordurier, le Monsieur Poubelle du Grand Périgueux. L’après-midi est ensoleillé, il est 14h30, monsieur Protano est pile à l’heure. Il a réussi à arriver jusqu’à chez moi du premier coup sans même m’appeler pour me demander les dernières indications ce qui est assez rare pour que je lui signale. Dans un grand sourire il me lâche: « j’ai pu me repérer grâce aux poubelles ». Enorme vanne. J’ai apprécié ce premier contact en me disant qu’on allait sans doute bien se marrer mais j’ai surtout regretté de ne pas avoir pu faire moi-même cette vanne que j’avais préparé, persuadé qu’il m’appellerait pour que je le guide sur les derniers mètres. Je joue à domicile et c’est lui qui ouvre le score, j’aime le challenge. Nous nous installons face à face autour d’une table de jardin et nous entrons immédiatement dans le vif du sujet. Non, le sujet justement ne sera pas mon cas personnel, mes poubelles, les nuisances, les cons et les décharges sauvages. Je souhaitais que l’on parle du cas général et de ce déploiement de poubelles enterrées et semi-enterrées, de l’incompréhension générale, de ces problèmes dont on est désormais nombreux à parler, certes un peu à cause de moi. Ou grâce à moi, c’est selon. Monsieur Protano m’explique le contexte tel qu’il le ressent, tel qu’il le vit et le voit, tout en précisant que j’aurais sans doute des informations, ou en tout cas des retours, qu’il n’a pas. J’apprends pour commencer que le déploiement « trop » rapide des poubelles ne dépend pas de lui. Il s’agirait d’une volonté des différents maires des communes concernées, désireux d’installer lesdites poubelles dans un espace temps suffisamment éloigné des prochaines élections municipales. Vous voyez le genre. On sait que le sujet peut coûter des voix alors on mise sur le temps qui passe et qui finira par avoir raison des désaccords. Donc pour le déploiement non maîtrisé, le coupable ne serait pas en face de moi. Non, c’est pas lui. Pour les emplacements des poubelles, c’est pas lui non plus. Cette fois encore, ce serait le maire de chaque commune ainsi que son équipe à la manoeuvre. D’ailleurs, chaque commune avait un certain nombre de poubelles à installer. Monsieur Protano avait préconisé de ne pas tout mettre en place en une seule fois de manière à pouvoir s’adapter. Mais pour cause de suffrage universel comme évoqué précédemment, tout a été posé d’emblée. Bon. J’aborde alors la question de la communication sur le sujet. Ou plus exactement de la non communication. Et là, c’est pas lui non plus. Et en plus, il est d’accord avec moi. Il est d’accord lorsque je tente de lui expliquer que les véritables sujets liés aux poubelles sont l’environnement et l’écologie. Il est d’accord quand je lui précise qu’on ne peut pas se cacher derrière les incivilités, qu’on ne peut pas répondre que par la sanction alors même que l’on sait que le système n’est pas au point. Il est d’accord avec moi quand j’affirme que les gens ont besoin d’être sensibilisés à la question des déchets et cela de meilleure manière qu’avec une campagne de publicité datée ou des bacs à compost à des prix défiant toute concurrence à se procurer auprès du Grand Périgueux. On ne peut pas simplement dire aux gens « allez-y faites un compost et regardez les images dessinées sur vos sacs jaunes ». On ne peut pas non plus défendre sa cause en déclarant que chacun doit réduire ses déchets sans avoir avancer un seul argument, sans l’ombre d’une piste pour y parvenir. On ne peut pas et il est d’accord avec moi. Mais c’est pas lui. C’est pas lui, c’est la presse. Les journalistes ne ressortiraient que les phrases les plus piquantes, celles qui pourraient faire polémique. Lui parle d’environnement, d’écologie et de tri lors des conférences de presse mais les journalistes décideraient de n’entendre que vidéosurveillance, infractions et amendes. Je n’ai vraiment pas de chance, je pensais avoir en face de moi le coupable idéal et finalement, c’est pas lui. Pas plus pour les camions adaptés à la nouvelle collecte, c’est pas lui non plus! De nombreux département auraient opté pour ces nouvelles poubelles, d’où des commandes de camions en forte hausse et des délais de livraison qui s’allongent. Bon bon. Je ramène le sujet sur le terrain de l’environnement en le liant intimement à une communication indispensable, à de la pédagogie. Est-il encore normal aujourd’hui que 65% de ce qui est jeté dans les sacs noirs n’ait rien à faire là, 38% étant de la matière organique avec laquelle on pourrait faire pousser des tomates dans notre jardin ? Comment explique-t-on cette vérité aux gens ? Que leur propose-t-on pour les inciter à agir ? En tout cas on ne leur propose pas de la vidéosurveillance et de la verbalisation. Pas en premier lieu en tout cas. Et Monsieur Protano acquiesce. Je ne fais pas son procès, mon ton comme le sien reste tout à fait courtois et je n’ai d’ailleurs rien à lui apprendre. Je ne suis ni un élu, ni un journaliste, je suis ravi qu’il soit là en face de moi pour aborder ce sujet capital qui va bien au-delà des poubelles et de leurs emplacements. On parle même emballage et suremballage, des pressions qu’il faudrait mettre sur les industriels, mais bon c’est pas lui. Encore moins à ce sujet! Pour la petite anecdote, si tant est que l’on puisse appeler ça une anecdote, monsieur Protano me fait part de menaces de mort qu’il aurait reçu en cette période un peu tendue du sac. Et là c’est pas moi. Bien sûr. Mais en aparté, je crois qu’il faut tout de même raison gardée et ne surtout pas en arriver à de tels agissements absolument contre-productif quelque soit le degré de mécontentement.

Il a donc été beaucoup question d’écologie et d’environnement lors de ce rendez-vous bucolique. Sans oublier de souligner le fonctionnement des élus qui ont donné l’impression de passer en force, sans concertation, sans information préalable, le tout en étant conscient que la méthode employée n’était pas la bonne mais en persistant. Et signant. Mais je n’étais peut-être finalement pas avec le bon interlocuteur. Monsieur Protano, c’est pas lui. Cette situation de crise est peut-être plus simple à gérer pour lui dans cette posture. Ou peut-être que ce n’est vraiment pas lui. Ne pouvant répondre à cette question et comme il semblait d’accord avec moi sur bon nombre de points, j’ai profité de la conclusion pour lui dire qu’il était urgent qu’il change sa façon de communiquer. Ses engagements pour l’environnement, personne ne les a lu dans la presse. Pourquoi ? Parce qu’il n’ont pas été retranscrits oui, mais pourquoi ? J’ai insisté. J’ai insisté sur le fait qu’il n’était pas encore trop tard pour changer son fusil d’épaule et pour qu’il s’exprime sur les véritables enjeux, encore plus s’il s’agit de ses propres convictions. Il parait qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Dans sa conclusion à lui, monsieur Protano m’a invité à visiter le centre de tri et le centre d’enfouissement des ordures ménagères. Double invitation bien évidemment acceptée avec grand plaisir.

Alors oui, j’ai mis un doigt dans la matrice. J’ai rencontré l’élu et il m’a convaincu. Il m’a convaincu que l’on ne pouvait rien attendre… des élus. Pour pondérer un peu, disons qu’à mon sens on ne doit pas tout attendre des élus sur les questions d’environnement. Le nouveau système de collecte des ordures est à l’heure actuelle une catastrophe. Il crée des nuisances, il est très mal organisé, il rime avec impôts et incivilités. Mais derrière lui se cache le véritable enjeu, celui de l’environnement. La réduction des déchets doit être une priorité et pour y parvenir il va falloir que l’on explique à chacun comment faire et pourquoi. La taxe incitative parue dans la presse ces derniers jours arrive au pire moment, en plein brouhaha sur la nouvelle collecte et elle est abordée sous l’angle de l’impôt. Encore. Les gens se braquent et ils ont raison. Nombreux sont ceux qui évoquent les décharges sauvages qui vont se créer dans les forêts, les abus des uns et des autres. Les réactions sont violentes. On ne peut pas en vouloir à ceux qui s’expriment à chaud car en face, ceux qui décident usent également d’une forme de violence. Et le fait qu’ils en soient conscients rend la chose encore plus violente.

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