135ème jour : en bas de page

Cet après-midi, j’ai tout mangé le chocolat. Mais pas n’importe lequel et pas n’importe où. Je suis allé dans la chocolaterie qui m’accueillera en stage le mois prochain pour signer le planning de mes jours et heures de travail. Comme il s’agit d’un document à retourner à Pôle, vous aurez compris par vous-même qu’il n’est absolument pas envisageable d’oublier une signature, une virgule, un accent. Vous ajoutez à cela mon envie pressante de mettre les points sur les i et vous obtenez un document en bonne et due forme que j’irai déposer moi-même chez Pôle. Si je suis d’humeur joyeuse, je demanderai à voir directement le directeur de l’agence pour lui remettre ce document en mains propres, lui qui depuis hier est devenu « mon contact » et s’inquiétait pour moi, il sera sans doute très heureux de me voir. Pour la première fois d’ailleurs. Concernant cette convention de stage, ce qui est très curieux c’est ce que m’a dit le chocolatier au sujet de la signature manquante :

Le chocolatier : « il faut qu’on fasse gaffe parce que si on oublie le moindre truc ils sont capables de tout interrompre ».

Il ne me dit pas tout, mais je crois qu’il connait très bien Pôle.

Aujourd’hui j’ai également revu les pâtissiers, dont le chef, qui m’ont accueilli lors de mon premier stage. Comme ils n’ont pas changé de chemin en m’apercevant, comme ils sont tous venus me saluer et même discuter pour ce qui est du chef, je me dis que je n’ai pas du laisser une trop mauvaise impression. Ou alors ils peuvent aussi envisager une reconversion professionnelle pour devenir comédien.

134ème jour : cordialement

On peut en dire ce qu’on veut, moi y compris, mais quand Pôle promet d’envoyer un courrier, il l’envoie. Parfois il prend son temps, à tel point que l’on pourrait croire qu’il s’est délocalisé sur un autre fuseau horaire, mais il l’envoie. Aujourd’hui, j’ai bel et bien reçu mon premier avertissement avant radiation. Par mail, mais je l’ai eu.

Si vous tombez au milieu de ces lignes par hasard ou pour la première fois, vous ne savez pas encore que je viens de terminer un stage homologué par Pôle, stage pendant lequel le même Pôle a trouvé le moyen de me caler un rendez-vous avec l’un de ses conseillers. Lorsque j’en ai eu connaissance, c’est à dire la veille, j’ai aimablement décliné l’invitation considérant fort logiquement que ce stage, mon premier en pâtisserie, que je me suis débrouillé à trouver était la priorité. J’avoue bien volontiers qu’entre un stage qui va m’apprendre le métier au coeur de ma reconversion professionnelle et un rendez-vous avec un conseiller à qui je vais démontrer volontairement ou non qu’il m’est inutile, je n’ai pas hésité longtemps. Seulement voilà, même si j’ai prévenu de mon absence, même si l’hôtesse au bout du fil a précisé dans mon dossier que j’étais en stage, j’ai tout de même reçu ce fameux avertissement. Et comme vous savez déjà tout de moi, j’ai décidé de vous montrer à quoi ressemble ce fameux courrier.

Tout au long de cette farce dactylographiée, il n’est à aucun moment question de ma conseillère personnelle. Son nom ne figure nulle part. Peut-être que ce n’est pas avec elle qu’était prévu ce rendez-vous ce qui rendrait la chose encore plus drôle dans la mesure où visiblement il s’agissait de faire un point sur ma situation. Un nom apparait pourtant, celui du directeur de l’agence de Pôle. Il est « mon contact ». Il précise que « sauf erreur de sa part » je ne l’ai pas informé de mon indisponibilité. C’est donc lui, le directeur, qui s’occupe de ce genre de choses, ces petits tracas du quotidien qui font la vie d’un chômeur. C’est lui qu’il faut appeler, sur sa ligne directe sans doute, pour prévenir d’un retard, d’une absence, d’une panne de voiture, d’un rhume ou même d’un stage pour les plus marginaux d’entre nous. C’est beau cette proximité avec la clientèle. Monsieur le Directeur de Pôle, oui il y a effectivement erreur de votre part ainsi que de l’ensemble de vos services. Lorsque vous me précisez que « cet entretien avec mon conseiller constitue l’une des étapes essentielles et obligatoires de mon parcours », j’ai tout d’abord envie de rire, puis j’espère secrètement arriver jusqu’à l’étouffement pour conclure en vous demandant simplement ce que vous savez réellement de mon « parcours ». Je note également que vous évoquez mon conseiller qui est d’ailleurs une conseillère mais je trouve assez déplacé et peu corporate de votre part de ne pas évoquer les quatre autres que j’ai également rencontré. Mais peut-être n’étiez-vous pas au courant de cette tournante administrative. Monsieur le Directeur de Pôle, sachez que j’apprécie votre grande bonté, celle-là même que je ressens dans ces dix jours de délai que vous m’accordez pour venir vers vous en rampant avec une bonne excuse. En juste reconnaissance face à ce geste de votre part, je vous serais gré de bien vouloir utiliser mes excuses comme un petit coussin confortable sur lequel vous pourrez vous asseoir autant qu’il vous plaira. Monsieur le Directeur de Pôle, j’ai longtemps travaillé dans la communication comme vous l’ignorez, et je ne saurais que vous conseiller de ne pas laisser votre nom sur ce genre de courrier lorsque vous n’avez pas connaissance de la situation. Je trouve très malin ces passages que vous notez en gras, « en l’absence de réponse ou de motif légitime », « interruption de votre indemnisation ». Cela partait j’en suis sûr d’une bonne intention, celle de me mettre au pas, mais à trop vouloir se prendre au sérieux on risque le grotesque. Je vous laisse apprécier par vous-même où en est cet état de fait. Vous voici complice de l’incompétence caractérisée des services dont vous êtes le directeur, Monsieur le Directeur. Je ne doute pas que le personnel qui vous entoure soit composé de personnes fort agréables au quotidien mais combien d’entre elles savent pourquoi elles sont là ? Et parmi celles-ci, combien ont les moyens de bien faire leur travail ? En somme, Monsieur tout court, je vous propose de vous intéresser à ce qui s’est passé depuis 134 jours. Croyez-moi, malgré les apparences, cette histoire qui semble m’être propre est en réalité celle de nombreux de vos abonnés.

Dans « directeur » j’entends « direction ». Alors Monsieur, laquelle prend-on maintenant ? Celle du vent brassé dans vos bureaux ?

1er avertissement avant radiation - #MoiYG
1er avertissement avant radiation – #MoiYG

133ème jour : comme un lundi

Aujourd’hui j’étais de repos. Mais demain, j’y reviens ! Chez Pôle… Oui chez Pôle, car la période bénie de mon premier stage en pâtisserie est révolue. La joie du réveil de très bon matin, la fraicheur du laboratoire, les plaques, les échelles, l’agent de sécurité qui commençait tout juste à me reconnaître et à se souvenir que je ne venais pas vendre des roses aux employés les plus matinaux mais que j’étais en stage. Terminé. De toute cette journée, je n’ai coupé aucune fraise ni aucun autre fruit. J’ai peut-être à un certain moment coupé le son de la télé mais cela s’arrête là. Voilà. J’ai donc repris mon quotidien avec Pôle, cette relation libertine et tarifée dans laquelle ledit Pôle est mon régulier sans que cela m’empêche de faire mes propres rencontres. Il en fait de même mais sans réellement savoir que je vais voir ailleurs, sans s’imaginer que je vais chercher mon bonheur par moi-même. Il sait que je sais qu’il ne m’est pas fidèle, alors chaque mois il me verse un petit pécule en guise de contrepartie pour ma compréhension. Une relation libertine et tarifée disais-je.

Je ne laisse pas la nostalgie liée à la fin de ce premier stage m’envahir. D’une part parce qu’un deuxième stage est d’ores et déjà calé, d’ailleurs demain je vais voir les chocolatiers qui m’accueillent pour signer la convention. Et d’autre part parce que je vais pouvoir travailler ce que j’ai appris durant les deux dernières semaines, chez moi, dans mon laboratoire de pâtisserie. Enfin dans ma cuisine quoi… Mais avant tout, à partir de demain, je ne vais pas lâcher Pôle. L’ouverture des inscriptions pour le CAP Pâtissier doit intervenir « fin avril / début mai » m’avait dit l’un des nombreux conseillers que j’ai déjà rencontré. Aucune date précise ne m’avait été communiquée, à juste titre puisque à ce moment-là rien n’était décidé. Nous sommes mi-avril et comme il est simplement inconcevable que je manque le coche je vais m’aventurer jusqu’aux limites du harcèlement téléphonique. A condition que j’arrive à me les fixer, les limites.

Au fait Pôle, je n’ai pas encore reçu ton premier avertissement avant radiation. Tu sais, celui dont tu m’as dit de ne pas tenir compte. Quand je l’aurais, compte sur moi, je t’avertirai à mon tour.