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296ème jour: tendu, détendu

En me réveillant ce matin, je savais que je n’avais pas rêvé.

Le soulagement avait été trop grand, l’émotion trop intense pour avoir été conçue par mon imaginaire. Alors oui, j’ai bien été retenu pour intégrer une classe de CAP Pâtissier, pour faire ma rentrée scolaire dès la semaine prochaine, j’ai validé cette première étape indispensable de ma reconversion professionnelle. Et vous êtes bien placés pour savoir que rien n’était joué. Comme je l’avais prévu, je suis allé annoncer la nouvelle à Pôle ce matin. D’habitude, car oui je peux dire qu’il y a eu dans tout cela une question d’habitude, j’arrivais à l’agence à l’heure d’ouverture ou presque. Mais ce matin, j’y suis arrivé vers onze heures, sereinement, en sifflotant. Disons plus exactement que j’étais d’humeur à siffloter mais que j’ai gardé cela pour moi par respect pour les autres administrés déjà présents dans l’agence car non, ils n’étaient pas là en visite pour prolonger à leur manière les journées du patrimoine. Cependant, au rythme où vont les choses, la vie, les choses de la vie, Pôle devrait faire partie du patrimoine français sans tarder. Les badauds pourront alors venir visiter l’agence près de chez eux, rencontrer ces conseillers accrochés à leurs bureaux et tenter de communiquer avec eux. Les habitués pourront présenter les lieux à leurs familles ou encore tenter un selfie avec leur conseiller personnel qu’ils rencontreraient d’ailleurs pour la première fois à cette occasion. Je nous y vois déjà.

Tout cela pour dire que ce matin, je suis arrivé tout à fait détendu chez Pôle. Je venais annuler le rendez-vous obligatoire fixé à demain par ma conseillère, fixé par l’ordinateur de ma conseillère exactement, le sien ou celui de quelqu’un d’autre en tout cas. Je venais aussi demander une A.I.S.F., Attestation d’Inscription à un Stage de Formation, un document demandé pour compléter la partie administrative de mon inscription en CAP Pâtissier et faisant le lien avec ma rémunération au titre de l’ARE. Enfin je crois. Toujours est-il que je n’ai pu qu’annuler mon rendez-vous justificatif à l’appui, il faudra que je revienne demain pour obtenir mon imprimé fourni par une conseillère très sollicitée ce matin.

Je connais le chemin, je reviendrai demain. En sifflotant dans ma tête.

288ème jour: à rebours

J’attends toujours.

Vous vous demandez sans doute ce que je fais entre deux billets. Mais si, bien sûr que vous vous le demandez. Non ? Allez, puisque vous êtes chez moi, on va dire que vous vous le demandez. Six jours sont passés depuis mes dernières nouvelles. Enfin quand je dis « nouvelles », n’y voyez aucun lien avec une quelconque forme de nouveauté sous le soleil de l’été indien. Comme je veux montrer que je suis un bon élève, sur le retour certes mais bon élève quand même, j’attends. Sagement. Enfin plus ou moins sagement si vous décidez de prendre en considération cette sombre affaire de carton rouge dont je ne vous referais pas le paragraphe. Assis dans la salle d’attente de mon avenir professionnel donc, je ne joue pas au football puisque je n’en ai pas le droit jusqu’aux prochaines instructions. Mais je pâtisse. Ah ça oui, je pâtisse. Je fais mes devoirs à l’avance d’une certaine façon. Je fais comme si.

Demain, c’est la seconde réunion d’information collective au sujet du CAP Pâtissier. Si elle se déroule comme celle à laquelle j’étais convié, une trentaine de personnes actuellement sans emploi va apprendre que sa volonté de reconversion professionnelle ou plus simplement de formation a un prix. Au sens propre comme au sens figuré. Un prix qu’aucun  d’entre nous ne saurait régler d’un point de vue financier, le prix à payer pour sortir du chômage. Et trois places à prendre, souvenez-vous. A partir de demain, ou après-demain peut-être, je ne suis plus à cela près et je vous fais grâce de la petite monnaie, je suis susceptible de recevoir une réponse. Par courrier postal. En y repensant, je me dis qu’il serait bienvenu de ma part de prévenir mon facteur que je vais peut-être le détester bientôt. Ou l’aimer plus qu’il ne faut, au point de lui acheter chaque année des cartons entiers de calendriers à la gloire de chats en tous genres. Quel que soit le résultat, il n’y sera pour rien mais comme je le vois tous les jours mieux vaut pour lui que tout se passe bien.

Des oreilles sifflent. Les miennes, celles de Pôle.

282ème jour: rien

Rien de rien.

Il n’y a rien à faire. Rien à faire d’autre qu’attendre. Ce n’est pas une nouveauté, loin s’en faut, mais là j’en ai la confirmation de source sûre et respectable. Aujourd’hui j’ai trouvé un stage. Pas simplement un stage d’ailleurs, LE stage, celui que je suivrais tout au long de ma formation en CAP Pâtissier. Excellente nouvelle me direz-vous, c’est également ce que j’en ai pensé. La rencontre avec le chef pâtissier prêt à m’accueillir fut tout à fait cordiale, il semblait attentif à ce que je lui racontais, à tel point qu’il a attendu que je termine pour me dire « OK, pas de problème, c’est bon pour moi ». Tout simplement. Si je n’ai aucune certitude sur cette aventure de la reconversion professionnelle du fait de mon côté tributaire des administrations en tous genres, une chose se confirme cependant : lorsque je parle de mon projet avec des professionnels, des pâtissiers en l’occurrence, toutes mes demandes trouvent un oui ponctué d’encouragements. Voici ma consolation au coeur de cette étape où il n’y a rien à faire. Rien à faire d’autre qu’attendre. Si je devais résumer en une phrase et demie les 282 jours passés, je dirais qu’il m’a fallu lutter contre le vent soufflé par Pôle, garder la motivation pour monter de toutes pièces un projet de création d’entreprise face à l’incapacité contagieuse et souvent reconnue des différents conseillers qu’il m’était donné de rencontrer, tenter de réanimer ma conseillère référente tout en postant des avis de recherche, trouver et obtenir des stages, sourire pour décompresser, faire des pieds et des mains pour deux clics sur un site internet, trouver une entreprise pour réaliser mon immersion dans le monde professionnel durant le CAP, m’informer, me former, sourire encore pour re-décompresser… Toutes ces étapes sont indispensables pour mener à bien l’aventure que j’ai choisi, nous sommes sans aucun doute nombreux à être passés par là, nous sommes les mêmes à ne pas comprendre l’intérêt de semer de telles embuches. Mais quelqu’un y trouve un intérêt, cela j’en suis convaincu. Je ne suis pas meilleur que les autres candidats, ce n’est pas le sujet, je suis simplement celui qui a décidé d’évoquer la situation publiquement. Cette situation où il n’y a rien à faire. Rien à faire à part attendre une réponse de personnes qui, au fond, n’en ont rien à faire. Lorsqu’on est au coeur de ce système, qu’on le décortique, qu’on essaie de le comprendre, c’est justement là qu’on ne comprend rien. Ou que l’on comprend trop bien justement. Et il n’y a rien à faire. Rien à faire d’autre qu’attendre. Attendre quoi ? Que ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions n’en aient plus rien à faire ? Mais comment cela pourrait-il arriver ? Ces gens-là voient quelle est ma situation et celle de mes co-détenus, ils ne veulent surtout pas la vivre à leur tour alors chacun reste bien sagement dans son fauteuil, sans bouger. Surtout sans bouger. Au jeu des chaises musicales, celui qui quitte sa place risque de ne pas la retrouver au prochain tour. Et croyez-moi, ils connaissent la chanson.

Il était question de former les chômeurs et d’ainsi les orienter vers des métiers dits « en tension » ou bien de les assister dans leur souhait d’entreprendre. L’idée venait d’en haut. Il aurait fallu préciser que les chômeurs seraient formés trois par trois, à raison d’un trio par an et par région. Et encore une fois, peut-être que je serais l’un des trois. Cela flattera sans doute mon égo pendant quelques instants mais ne contribuera pas à me redonner foi en l’homme. L’homme de pouvoir.

En attendant de finir d’attendre, je me disais que finalement, le seul endroit où il y aura toujours de la place pour tout le monde, sans sélection, sans financement, avec ou sans projet et surtout sans attention, c’est chez Pôle.