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239ème jour: l’hôpital et la charité

Pôle, comme je te l’ai déjà conseillé, si je peux me permettre, il devient primordial que tu recadres quelque peu tes troupes.

Cet après-midi, on parlait de toi à la radio, sur une grande chaine nationale. Derrière l’un des micros, il y avait une de tes secrétaires régionales, ou nationales peut-être, je dois bien avouer que je n’ai pas retenu son titre. Madame la Pleurniche comme j’ai décidé de l’appeler, venait expliquer à qui voulait bien l’entendre combien les conditions de travail des conseillères et conseillers de ta boutique étaient difficiles. Les usagers deviennent violents, toi Pôle tu ne donnerais pas les moyens à ton équipe de faire du bon travail, les suicides et les « simples » tentatives seraient devenus une pratique courante, sans parler des arrêts maladie qui auraient augmenté de… 300%. Alors non, Pôle, je ne conteste pas et je ne fais bien sûr pas l’apologie de cette violence. J’aimerais pouvoir convertir chacun de mes confrères à mon calme olympien face à l’incompétence caractérisée de tes disciples mais ils sont trop nombreux. Vraiment trop nombreux. A ce propos, ne lui en veut pas, mais Madame la Pleurniche n’a pas manqué de souligner cette incompétence touchant ses petits camarades pour illustrer la difficulté de leur quotidien. Tu sais, je n’ai pas choisi ce petit surnom par hasard, tu me connais maintenant. Ta secrétaire de je ne sais quoi est devenue Madame la Pleurniche à cause du ton qu’elle employait pour déverser sa complainte et de ces petits sanglots qu’elle tentait de jouer du mieux qu’elle pouvait pour tenir sa tonalité mineure. J’ai trouvé cela suffisamment grotesque pour décider de t’en parler directement. La violence, les suicides, le manque de moyen pour se sentir bien, vivant, pourquoi pas même utile, c’est aussi ce que vivent nombre de chômeurs. Ceux qui n’osent plus sortir de chez eux, quand ils ont un chez eux, de peur de se faire écraser encore davantage par un monde qui semble les rejeter, ceux qui se sentent humiliés, ceux qui ne peuvent plus subvenir aux besoins d’une famille qui demeure leur plus grande fierté, je pourrais citer des dizaines de catégories comme celles-ci. Pôle, crois-tu que Madame la Pleurniche sait comment peuvent finir ces gens-là ? Personnellement, je crois qu’elle sait, elle le sait très bien même. Mais elle, elle a un accès privilégié à la tribune qui lui permet de dire à des millions de personnes à son écoute que c’est elle qui vit le plus difficile. Madame la Pleurniche voulait être la première poule à caqueter, crois-moi elle a été brillante.  Loin de moi l’idée d’entrer dans la guerre des souffrances ou la compétition victimaire mais quand j’entends Madame la Pleurniche expliquer que ce n’est pas de sa faute, ni de la tienne Pôle, si les conseillers ne sont pas compétents à leur poste, alors j’ai soudainement envie… de ne pas te dire ce que j’aimerais lui faire. Oui, il y a l’échappatoire du manque de moyens. J’y ai cru pendant un temps. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il y en a des moyens, les moyens par exemple de payer chaque mois les salaires de conseillers que l’on dit incompétents. Mais qu’on excuse. Parce que pour eux, c’est dur.

Pôle, un peu de dignité. Bordel.

235ème jour: non

Non, Pôle. Non.

Je ne me présenterai pas à ce rendez-vous que tu me proposes le 24 septembre prochain. Je ne me présenterai pas à ce rendez-vous dans ton intérêt, dans celui également de la conseillère que tu m’as gracieusement alloué, quoique je ne sois pas persuadé du titre gracieux de cette délicate attention. Tu sais Pôle, il est préférable pour toi que ce rendez-vous n’ait pas lieu, qu’il n’existe jamais. Pour une raison simple, s’il ne fallait en retenir qu’une. La voici: à cette date, si tu as bien travaillé, je serais l’heureux élève d’une classe de CAP Pâtissier, point d’honneur de ma reconversion professionnelle. Le 24 septembre prochain, si toi, ta bande de conseillers et moi en sommes encore à parler « suivi personnalisé de projet professionnel », je serais dans l’obligation d’oublier mes bonnes manières.

Pôle, il me semble t’avoir déjà demandé de ne pas laisser tes ordinateurs sans surveillance. A la moindre occasion, tes machines s’empressent de m’envoyer ces courriers formatés dont elles ont le secret, ce genre de torchon qui potentiellement peut mettre en danger l’intégrité physique du ou de la conseillère dont le nom figure en introduction. Je te l’avoue sincèrement, je préfère de loin le regard vide de tes collaborateurs aux travaux binaires et autonomes de ta machinerie informatique.

Moi qui m’imaginais que tu m’apportais une bonne nouvelle, une avancée, même un pas, un seul. Tu vois comme je suis naïf sous mes grands airs. Ma semaine de vacances était jusqu’alors des plus agréables. Tu as ce don pour tout gâcher.

228ème jour: oh holiday

Demain, je pars en vacances.

Je suis comme ça moi, aux portes du dénouement, je pars en vacances. Bon, je ne pars pas au bout du monde, tout au plus à trois heures de chez moi, mais je pars. J’ai tout de même pris mes précautions avant le départ en regardant si Pôle proposait une case à cocher concernant les départs en vacances de ses disciples, mais non, rien. Il veut savoir si j’ai été en stage, en formation, en arrêt maladie, mais s’il s’agit de vacances il laisse une part d’intimité. Petite parenthèse, qui sont les chômeurs qui déclarent avoir été en arrêt maladie durant le mois écoulé ? Et surtout, pourquoi ?

D’une certaine façon, je me dis que les vacances peuvent me permettre de couper avec la tambouille administrative dans laquelle je baigne. Mais à vrai dire je ne suis pas dupe de ce que je me raconte. Je sais parfaitement que chaque jour je vais penser à ce CAP Pâtissier auquel je ne suis toujours pas inscrit, à ma conseillère à qui je pourrais adresser une carte postale, à mon camion, à demain, après demain… Ce qui serait d’une drôlerie extrême, c’est qu’au bout du compte, ou du rouleau, Pôle s’aperçoive qu’il a besoin de moi en urgence pour cette fameuse inscription. L’histoire d’une signature ou quelque chose de ce genre à la fois insignifiant et indispensable à caractère obligatoire. Voire éliminatoire. Ce serait alors un feu d’artifices en léger différé de la fête nationale, un superbe point final, ou plutôt poing final. Je m’attends à cela, et pour être franc je m’attends à tout. J’attends tout court d’ailleurs, depuis 228 jours.

Pôle, en vacances j’oublie rien. Tu n’en as rien à faire du tout.

PS : vous n’aurez peut-être pas de nouvelles de moi durant une semaine. Vous allez voir ce que ça fait !