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72ème jour : en dérangement

Je le vois d’ici votre petit sourire en coin, votre air supérieur qui ne demande pas mieux que de me faire la morale et votre satisfaction en me voyant fauter. Non, je n’ai pas eu la possibilité de faire ce que j’avais prévu aujourd’hui. Je n’ai pas pu aller voir les pâtissiers à qui je compte offrir la possibilité de m’avoir comme stagiaire et j’espère d’ailleurs qu’ils sauront prendre leur mal en patience. Il faut quand même s’imaginer ce qu’est le quotidien du chômeur ! Vivre dans un monde où la montre et le calendrier n’ont pas encore trouvé leur public peut avoir l’aspect régressif et ludique de la période préhistorique mais c’est avant tout un casse-tête digne de ce nom lorsqu’il s’agit de s’organiser. Je comprends tout à fait vos petites problématiques consistant à bien faire votre travail de manière à ce que votre patron puisse bien faire le sien qui consiste ni plus ni moins à vous faire faire le vôtre, vos rêves d’évolution vers le sommet de l’organisation pyramidale de votre société, votre augmentation, le repos bien mérité du week-end, tout ça… Bon d’accord j’ai déconné. Je m’étais fixé des objectifs pour cette journée et j’ai perdu dans le face à face qui m’opposait à ma montre et à mon calendrier qui chez moi n’ont, croyez-moi, rien de préhistorique. La journée a commencé, puis elle s’est terminée de la même façon, c’est à dire sans que je le décide. Je me souviens que j’étais à la maison, ma femme était en déplacement, mon fils s’est réveillé, on a vu ma belle-mère, à un moment on a mangé puis il a dormi, j’ai fait un gâteau d’anniversaire, on a vu mon frère, mes parents et puis tout un tas de gens que je ne connaissais pas, lui non plus d’ailleurs, on a remangé, il a redormi et je me suis aperçu que, le plus naturellement du monde, je venais de remettre à un autre jour ce que j’aurais pu faire aujourd’hui.

Le côté positif c’est qu’il devrait faire jour demain. Enfin j’espère parce que sinon j’ai vraiment déconné.

69ème jour : donne-moi ta main

L’avantage de faire ses achats de fournitures scolaires hors saison, c’est de pouvoir éviter les trente minutes règlementaires d’embouteillage dans les rayons d’un hypermarché dans l’espoir de se procurer vingt centimètres de règle graduée. Evidemment, considérant mon statut de dispensé d’emploi rémunéré, vous vous dites que je pourrais bien passer ma journée entière parmi la meute consommante puisque je n’ai que ça à faire. Moi aussi je vous aime.

Je n’ai donc pas attendu votre feu vert pour me procurer mon premier livre de cours dédié au CAP Pâtissier et intitulé : « Je prépare mon CAP Pâtissier ». Tout est dans le titre, passons au sommaire. Bien loin d’un livre de recettes, il s’agit là d’un ouvrage traitant de la culture technologique et professionnelle ainsi que des matières premières. Il est possible que ces grands titres ne vous mettent pas l’eau à la bouche mais pour remettre les choses dans leur contexte, souvenez-vous de l’effet que vous faisait votre livre de maths ou vos cours de grammaire. Moi qui me demandais ce que l’on pouvait apprendre en CAP Pâtissier quand il ne s’agissait pas de la partie pratique, j’ai désormais 250 pages devant moi pour répondre à cette question avec en prime des fiches d’exercices en fin de leçons. Alors si je résume : je ne suis pas encore « re-scolarisé », je ne suis même pas sûr de l’être un jour, personne ne m’a remis la liste des fournitures scolaires mais j’ai déjà acheté un livre de cours, je m’extasie en découvrant qu’il y a des exercices pour faire le point sur chaque leçon. Merde, j’ai l’air d’un premier de la classe. Alors une chose est sûre. Si je fais ma rentrée en septembre prochain, j’arrive en retard, sans cartable, je m’installe au fond de la classe quitte à déloger le boutonneux assis à MA place et dès que l’occasion se présente, j’insulte le prof, pire encore si c’est une femme. Il faut que mon intégration soit rapide.

Oui, j’ai eu cette idée folle un jour de revenir à l’école.

65ème jour : chaud l’échafaud

Ca y est j’ai compris. En réalité, tout est de ma faute. Administrativement, je suis dans la catégorie « chômeurs » mais pour le commun des mortels je suis dans la sphère des assistés. Un profiteur du système, un fainéant engraissé d’indemnités non plafonnées, un oisif des temps modernes. Je ne l’avais pas vu venir mais il est là le problème, j’en suis maintenant certain grâce à un sondage paru cette semaine.  Quand je me présente chez Pôle, voilà pourquoi je ne trouve aucune réponse sortant de la bouche des conseillers ni même de vivacité d’esprit dans les regards. Quoique pour ce point précis, l’explication est peut-être ailleurs. Si on ne me dit rien, si on ne m’oriente pas, c’est parce qu’on sait qui je suis : un mercenaire de l’allocation facilement gagnée, un paria du monde qui travaille. Il faudrait donc que j’arrête mon petit numéro d’actif sur-motivé, cette représentation grotesque du chômeur mieux que les autres, qui veut se reconvertir, créer une entreprise et pourquoi pas gagner sa vie pendant que j’y suis ! Je ferais mieux de trouver un boulot convenable plutôt que d’avoir des ambissions. Ambicions ? Ambitions ? Je ne sais même pas écrire le mot, je ne vois donc pas comment je pourrais en avoir. C’est sans doute eux qui ont raison. Je dois être un imposteur, un tricheur, un comme les autres, alors pour ne pas se rendre complice de ma médiocrité proche de l’abus de biens sociaux, chacun fait la sourde oreille. Et je dois avouer que le rôle est parfaitement tenu, la mise en scène de l’ignorance ou encore de la bêtise est proche de la perfection.

Dans le sondage que j’évoquais, une majorité de mes compatriotes étaient favorables à des mesures drastiques de réduction des droits des chômeurs. Avec mes collègues chômeurs justement, pour le moment on est en infériorité numérique par rapport aux gens bien-pensant qui donnent leur avis. Mais attention, car notre équipe s’étoffe à vue d’oeil, ce qui n’est pas étonnant quand on voit le confort de ce statut social. Il y a donc des pistes pour mettre le chômeur de base sur la paille mais rien pour le remettre au travail, si l’on en croit cette fameuse courbe qui refuse de s’inverser. Exterminer une population au sens figuré pourrait bientôt devenir un génocide économique. Une fois passée l’ironie, je découvre que ce sondage était « orienté ». Volontairement complètement con donc, ou bien soumis volontairement à un panel complètement con.

Pour Pôle comme pour tant d’autres, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui bossent et ceux qui roulent la leur, version direction assistée. Moi je creuse…