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77ème jour : pression, dépression

La semaine débutait sur les chapeaux de roues et pour l’occasion j’emploie cette expression rustique à l’origine obscure. J’avais deux rendez-vous listés dans mon agenda, car oui le chômeur peut avoir un agenda. Moi j’en ai un. Et je suis chômeur. CQFD.

Mon premier rendez-vous avait lieu ce matin, car oui le chômeur peut se lever le matin. Enfin moi je me lève. Et je suis chômeur. Vous commencez à comprendre. Je rencontrais une personne du Greta pour découvrir ce qu’est un bilan de compétences et déterminer en quoi il pourrait être utile dans mon parcours de reconversion professionnelle. Je suis reçu par une conseillère (je ne sais pas vraiment si on utilise ce titre honorifique dans cet organisme mais bon là on est entre nous) qui elle-même me reçoit dans son bureau. Soit elle avait laissé les fenêtres ouvertes durant les épisodes venteux qui ont marqué la saison, soit elle a une méthode de classement qui n’appartient qu’à elle. Les chemises cartonnées et autres dossiers défilaient en un cortège uni et coloré de part et d’autre du bureau, un bel exemple de solidarité administrative entre ces fournitures malmenées. Par chance, aucun obstacle sur le fauteuil qui m’est proposé, je m’assois. Avant de parler du déroulement du bilan de compétences, nous évoquons brièvement mon parcours puis ma volonté de passer du chargé de communication au pâtissier. A cet instant, la conseillère me gratifie d’un regard proche de l’exorbitation, ce genre de regard qui me ramène à la réalité, enfin plus exactement la réalité de la conseillère, un regard qui aurait pu faire rimer reconversion professionnelle et suicide social. Ambiance. Puis, à leur manière, les  fournitures de bureau en ordre de champ de bataille ont fait parler d’elle. La conseillère me demande où je souhaite suivre la formation du CAP Pâtissier. Fier, comme à mon habitude, mais surtout comme quelqu’un qui a bossé son sujet, je lui réponds que je compte faire ma rentrée au centre de formation du département et que, d’après les résultats de mes investigations, cette filière entre dans le cadre du Plan Régional de Formation et ouvre ainsi potentiellement la voie à un financement. Pour elle, cela sonne le début du second round, elle veut éviter le troisième et cherche le KO. Elle recharge ses yeux revolver, elle a tiré la première, elle m’a touché c’est foutu.

La conseillère : « Ah mais non! »

Moi : « Non ? »

La conseillère : « Non. Le centre de formation de la Chambre des Métiers ne proposent pas la formation du CAP Pâtissier. D’ailleurs vous ne trouverez rien sur la région. »

A cet instant, j’ai cru comprendre ce qui m’arrivait. Sous les dossiers intelligemment disposés ça-et-là pour simuler un capharnaüm devaient sans doute être dissimulées des caméras faisant de moi la victime d’un canular. Peut-être même que les images étaient diffusées en direct chez Pôle ! Voire même dehors sur plusieurs écrans géants pour le plus grand bonheur d’une foule hilare qui m’accueillera à l’extérieur à coup de « on t’a bien eu » ou encore de « tu l’as senti le gros éclair au chocolat ». Mais ma paranoïa laissa rapidement la place à la désolation. J’en conclue que ma paranoïa avait du bon. La conseillère, profitant de l’occasion pour me dire environ dix-huit fois sur la durée totale de notre entrevue qu’elle avait travaillé durant TOUT le week-end et sur ce sujet justement, me répète et martèle qu’il n’est pas question de pâtisserie pour la prochaine rentrée, du moins pour les personnes dans mon cas. Impossible de mettre sa parole en doute car elle sort de l’un de ses dossiers le document répertoriant les métiers en tension et pris en charge. La cuisine et la restauration oui, la pâtisserie non. Allez savoir comment elle a réussi à sortir le bon document parmi le choix désordonné qui s’offrait à elle. Quoi qu’il en soit, elle y est arrivée. Enfin presque. Presque, car oui, le vent a soudain tourné. Dans ma déception je lui signifie que c’est certainement elle qui a les bonnes informations car personne ne m’avait encore parlé de ce que seraient les règles à la rentrée prochaine et que les informations que m’avait donné la Chambre des Métiers concernaient l’année en cours et pas l’année prochaine.

La conseillère : « Oh… Excusez-moi… Je me suis trompée de chambre… »

Elle s’était « trompée de chambre ». Voulait-elle dire par là que nous n’étions pas dans son bureau mais dans une chambre qui n’était pas la sienne ? Il n’y avait pas de lit dans cette hypothétique chambre en tout cas et rien ne justifiait un tel bordel, qu’il s’agisse d’un bureau ou d’une chambre.

La conseillère : « C’est de la Chambre des Métiers dont vous me parlez depuis le début ? Au temps pour moi, je pensais à la Chambre de Commerce et d’Industrie ».

Voilà. Elle s’était donc trompée de chambre. Pourtant elle avait bossé le sujet pendant TOUT le week-end… Allez, ça arrive, sans doute. Sans transition, elle m’a donné les grandes lignes du bilan de compétences, m’a fourni un devis en double exemplaire dont l’un à l’attention de Pôle. Ma conclusion a la sortie de ce rendez-vous riche en émotions allait de paire avec celle d’un ami professionnel de l’emploi. « Tout est une question de personnes et pas d’entité ».

Pour mon rendez-vous de l’après-midi, je vais prendre plaisir à vous la faire courte. Tout s’est parfaitement passé. Je rencontrais un pâtissier installé depuis quelques mois à son compte. Il m’a parlé de son métier, de ses méthodes, de sa vision des choses mais aussi de quelques étapes clés lorsqu’on souhaite devenir entrepreneur. De plus, il est tout à fait disposé à m’accueillir pour un stage. Voici ce que j’appelle « prendre plaisir à vous la faire courte ».

J’espère qu’il n’y aura pas trop d’étapes qui se passeront bien au risque de ne plus avoir d’anecdotes.

50ème jour : check point

Cela fait maintenant 50 jours que vous vous êtes imposés dans mon existence, moi qui croyais en l’entière fiabilité de la protection de ma vie privée sur internet. En tant qu’ex professionnel du secteur, je tombe de haut. Mais maintenant que vous êtes là, mon extrême bonté vous propose d’y rester, ma modestie vous précisant que vous aimerez tout ce que vous trouverez ici.

50 jours, une étape que j’ai jugé idéale pour faire un premier bilan. Et comme c’est moi qui raconte, je fais ce que je veux, ne commencez pas à être détestable je connais vos compétences en la matière. Il y a 50 jours donc, je quittais mon travail d’un commun accord entre mon patron et son reflet. Le phénix des hôtes de ces bois avait jugé préférable que je parte de son propre chef, le risque que je me retrouve fort dépourvu lorsque la bise viendrait étant selon lui très limité. Les fables patronales manquent parfois de moralité. C’est alors qu’interviennent ma réactivité légendaire et mes prédispositions à avoir des idées de génie : j’allais devenir pâtissier. Une fois revenu sur terre, je reformule en disant que j’allais tenter de devenir pâtissier, tout faire pour y parvenir quoi qu’il en soit. Rupture conventionnelle de contrat, solde de tout compte, inscription auprès de Pôle, entretien… En bref le parcours classique du chômeur à la différence près que je ne cherche pas un nouvel emploi mais que je souhaite me former à un nouveau métier. Je passe des coups de fil, j’envoie des mails, j’entame des investigations sur internet, je suis envoyé sur des fausses pistes, j’insulte en moi-même l’aiguilleur, je rencontre des personnes très intéressantes qui me renvoient sans le savoir vers d’autres qui le sont beaucoup moins, j’insulte alors le premier qui passe pour décompresser mais toujours en moi-même. Là aussi, le parcours classique du chômeur qui y croit encore.

Aujourd’hui, puisqu’il s’agit d’un bilan, je sais que je dois obtenir le CAP Pâtissier et ainsi retourner sur les bancs de l’école pour un apprentissage professionnel en septembre 2014. D’après Pôle, j’ai des chances que ma formation soit prise en charge dans le cadre du Plan Régional de Formation, cependant les inscriptions à ce dispositif ne sont pas encore ouvertes. Quand bien même elles le seraient, il n’est pas garanti que ma candidature soit retenue. Quel est le plan de secours me direz-vous ? Je vous répondrai que si vous n’avez que des questions qui fâchent, vous pouvez en faire des boulettes et tenter de vous les introduire dans un orifice de votre choix, seul ou entre amis. Pour le moment, pas de plan de secours. En attendant de pouvoir m’inscrire, je compte faire au moins deux stages pour découvrir le métier auprès de professionnels. Lettres de motivation, CV, parcours classique du chômeur qui a un ordinateur.

Il est assez complexe de gérer ce temps de latence entre mes actions et les résultats. L’exemple de l’inscription à la formation est le plus représentatif de ce constat. J’ai tout ce qu’il faut pour m’inscrire mais les inscriptions ne sont pas ouvertes. Et si une fois qu’elles le sont l’administration décide que je n’ai droit à rien, que ce n’est pas mon tour, qu’il y a d’autres publics prioritaires ou pire, qu’elle fait mine de me répondre en gardant le silence ? J’aurais alors perdu des semaines à attendre devant la porte qu’on m’indiquait, clé dans la serrure mais interdiction de la tourner. Un soir je me suis fait recaler comme on dit à l’entrée d’une discothèque. Comme ça, sans raison. J’étais avec des amis, nous étions mêlés à un autre groupe de personnes qui souhaitait également entrer pour passer la soirée mais les videurs ont soudain fermé la porte au nez des personnes devant nous en précisant : « ça n’est pas possible ce soir ». Peut-être qu’il y avait de bonnes raisons de refuser l’entrée à ces personnes qu’on ne connaissait pas, un passif, des démêlés ou que sais-je encore, mais nous ? Je crois que l’arbitraire est souvent une bonne raison, tout au moins une justification qui a la souplesse de ne pas nécessiter d’arguments. Je suis au bon endroit, j’ai suivi toutes les recommandations, je sais où je vais, j’attends simplement que l’on m’ouvre la porte devant laquelle on m’a dit de patienter. Je reconnais bien volontiers que ma patience a du mal à s’entendre avec le compte à rebours qui s’est lancé.

J’aurais du faire serrurier.

49ème jour : briser la glace

Sans rendez-vous, sans contrainte, sans menace. C’est bel et bien de mon plein gré que j’ai décidé ce matin d’aller voir Pôle. Je le sens tellement timide depuis nos retrouvailles, quand il veut me contacter il fait appeler une conseillère qui ne laisse pas son nom ni aucune information permettant de l’identifier, il ne donne aucune nouvelle… Alors j’y suis allé, avec la ferme intention de poser des questions aussi dérangeantes soient-elles.

Après m’être signalé auprès de l’hôtesse d’accueil, je suis invité à patienter « si j’ai le temps » de manière à être reçu dès maintenant par un conseiller ou son homologue féminin. Ca tombe très bien, j’ai le temps. J’attends. Et c’est ainsi que j’ai pu être le spectateur d’une  scène à la fois drôle et dramatique, disons drôlatique, impliquant l’hôtesse précédemment citée et une adhérente de Pôle dont c’était le tour, mais pas le jour semble-t-il. Puisque j’étais particulièrement bien placé, j’ai rapidement saisi que l’adhérente avait reçu une lettre de rupture de la part de Pôle. Une radiation comme on l’appelle. Elle soutenait qu’elle n’avait reçu aucun rappel au préalable, que la nouvelle tombait tel un couperet et elle avait même amené son ordinateur portable personnel pour « prouver sa bonne foi » en montrant à qui voulait bien le voir qu’elle n’avait reçu aucune notification avant la sentence finale. A ce sujet, elle allait même jusqu’à prétendre que l’internet qui s’affichait sur son ordinateur pouvait être différent de celui proposé sur les ordinateurs de Pôle. Elle insistait donc pour que son ordinateur soit utilisé, pas un autre. A cet instant, le trouble de l’hôtesse était perceptible, il l’était encore plus lorsque l’adhérente a posé cette question : « Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour qu’on m’écoute ? Il faut que je pleure ? » Et là, sans laisser à personne le temps de répondre, elle s’est mise à pleurer.

Mais revenons plutôt à ce qui m’intéresse, à savoir moi. En plein rebondissement dans la comédie dramatique par laquelle j’étais captivé, une conseillère de Pôle m’appelle. C’est mon tour. J’explique ma situation, encore, un sourire dans la moustache en pensant au concept de « conseiller référent » qui me priverait de ce bonheur de répéter des dizaines de fois la même chose. De la même façon que sa collègue qui m’avait reçu lors de mon inscription, ma conseillère du jour a perdu son sourire lorsque j’ai employé l’expression « recherche de financement pour une formation ». Pour la deuxième fois de ma vie, j’ai la sensation de détenir la combinaison de déclenchement de la bombe atomique. Mais l’explosion n’a pas eu lieu. Nous avons parlé du Plan Régional de Formation car il semble être l’option à privilégier en ce qui me concerne pour aller vers le CAP Pâtissier. Il s’agit d’une formation financée par la région, qui ne me coûtera rien financièrement parlant tout en me permettant de continuer à être rémunéré, ou plutôt indemnisé, par Pôle. Pas mal. Les aléas du calendrier ayant souvent le dernier mot, il va me falloir attendre un peu car les inscriptions au Plan Régional de Formation n’interviendront qu’en avril. Ou en mai. Trois mois donc. Ou quatre. Bon. Selon la conseillère, il n’y a pas de raison que la pâtisserie ne fasse pas partie du PRF, pas plus de raison que je n’y ai pas accès. Le tout dit avec le ton rassurant de celui qui au fond n’en sait rien. Bref. J’évoque alors ma volonté de faire des stages en entreprise, elle m’évoque ainsi l’EMT, l’Evaluation en Milieu de Travail. Je précise que je souhaiterai faire au moins deux stages, un dans une pâtisserie de grande distribution, l’autre dans une pâtisserie artisanale. Selon elle aucun problème, tant que c’est moi qui trouve les stages. Comme je ne comptais pas faire autrement, on devrait bien s’entendre si on se revoit un jour.

Après avoir eu le droit d’être indemnisé par Pôle, j’ai désormais le droit de trouver un stage et le droit de m’inscrire à un plan de formation. A défaut d’être pâtissier, je pourrais toujours faire juriste.