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108ème jour : le timbre de ma voie

Ce matin j’avais du courrier. Du vrai, en papier, dans une enveloppe, le genre que l’on trouve par tradition dans une boîte métallique trônant au sommet d’un piquet de bois ou dans un hall d’accueil. Une création que la technologie n’a pas encore complètement éradiquée.

C’est l’AGEFOS qui m’écrivait. Comme je ne saurais pas expliquer précisément ce qu’est cet organisme l’ignorant moi-même, je me suis contenté de comprendre qu’il s’agissait du collecteur de mon Droit Individuel à la Formation (DIF). Il me répondait suite au courrier estampillé Pôle que je leur avais adressé il y a quelques jours et concernant le bilan de compétences que j’envisageais. Je ne connais pas la nature des relations entre l’AGEFOS et Pôle, je ne sais pas d’ailleurs si une quelconque forme de relation existe, en tout cas j’ai trouvé des similitudes troublantes dans le style de rédaction. J’avais été très scolaire sur ce coup-là, parfaitement discipliné. Pôle m’avait dit d’envoyer le courrier, l’après-midi même il était envoyé. J’avais les cartes en main. Mais pas toutes visiblement. L’AGEFOS, à sa manière, m’a retourné aujourd’hui les documents que j’avais envoyé en me précisant qu’il en manquait et en en ajoutant un de plus à compléter. Des croix, des paraphes, des signatures, tous ces petits riens qui font tout. Qui font toute la différence. Il va falloir que je persévère, je n’ai pas encore atteint ce niveau administratif qui m’aurait permis d’éviter aujourd’hui de recevoir un courrier intitulé « Dossier incomplet ».

Je crois que cette lecture matinale a été la goutte d’eau qui m’a laissé les pieds dans la vase au sujet de ce bilan de compétences. Les jours filant, j’avais de plus en plus de doutes quant à l’utilité pour moi d’aller vers ce dispositif. J’avais les idées claires, un projet, de la motivation à revendre, en résumé je savais ce que je voulais et je n’étais pas contre un peu d’aiguillage que je pensais trouver auprès de professionnels en la matière. Une lectrice de ce fantastique recueil que vous êtes en train de parcourir m’avait alerté sur ce sujet. Est-ce que le bilan de compétences n’allait pas uniquement me servir à perdre mon DIF ? J’ajoute à cette question les turpitudes postales qui ont débuté aujourd’hui et je finis par décréter en accord avec moi-même que le bilan de compétences va me faire perdre un temps que je n’ai pas.

J’espère que mon facteur ne va pas prendre ça pour lui.

98ème jour : rencontre du 5ème type

Il m’aura fallu attendre mon cinquième passage pour enfin rencontrer MA conseillère personnelle chez Pôle. Il y a des choses qui se méritent. Elle m’avait proposé de passer la voir ce midi pour lui déposer un document en lien avec le financement du bilan de compétences que j’envisage. Devinez quoi, j’y suis allé.

Malgré mes précédentes venues et mes habitudes naissantes, cette fois-ci était toute particulière. J’allais rencontrer celle qui jusqu’à présent n’existait pour moi qu’au travers d’une identité communiquée par l’un de ses collègues, celle qui à sa manière avait prêté serment devant Pôle de m’aimer et de me chérir jusqu’à ce que je me sépare du chômage. Pour le meilleur et pour le pire. Pour l’occasion je n’avais pas particulièrement soigné ma tenue pour rester tout à fait naturel et ne pas donner l’impression d’en faire trop. J’étais impatient de la rencontrer mais j’avais opté pour une certaine distance avec l’intention de me faire désirer. Et force est de reconnaître que ma technique d’approche n’a pas du tout porté ses fruits. Pas du tout. Ma conseillère n’avait pas l’air de très bonne humeur, remarquez que cela ne faisait qu’une semaine qu’elle était revenue de vacances. Comme son collègue que j’avais rencontré la fois dernière, elle avait opté pour l’économie d’énergie au niveau des luminaires de son bureau, préférant ainsi l’éclairage naturel provenant d’une fenêtre aux airs de meurtrière, située derrière elle. La seule lumière artificielle de la pièce, et qui par conséquent attirée l’attention en premier, était celle d’un bloc fixé au plafond indiquant la direction de l’issue de secours. Peut-être aurais-je du y voir un signe.

Ma conseillère avait l’air de se souvenir qui j’étais, mon nom semblait lui rappeler vaguement quelque chose en lien avec le financement d’un bilan de compétences. Elle ne souriait pas mais son effort de mémoire me la rendait presque sympathique. Je lui tendais donc le document qu’elle m’avait demandé d’apporter, un certificat de travail sur lequel était inscrit le montant auquel j’avais droit au titre du Droit Individuel à la Formation. Après cela, en dactylographe accomplie, elle se lança dans une longue saisie consistant à ouvrir un document type et à l’adapter à mon cas. Le tout dans un silence perturbé par le bruit de ma trotteuse qui, elle-même prise de panique dans cette ambiance, tenta d’accélérer ses tours pour écourter mon entrevue. Une fois cette saisie hitchcockienne terminée, la conseillère me précise que je vais devoir faire une photocopie du document que j’avais apporté. Ce qu’elle voulait dire par là, et que je n’ai pas compris immédiatement, c’est qu’il fallait que je fasse cette photocopie tout de suite en utilisant la photocopieuse mise à ma disposition dans le hall d’accueil. Pendant mes travaux pratiques, elle irait faite tamponner le courrier qu’elle venait de rédiger. J’ai compris qu’elle cherchait un peu de solidarité, elle ne voulait pas être la seule à travailler à cette heure délicate où la pause-repas se termine à peine ou approche à grands pas. Comme je suis un gentil garçon, je me suis dirigé vers la photocopieuse. De retour dans son bureau, elle m’indique qu’il est préférable que j’envoie moi-même le courrier désormais tamponné par ses soins, car Pôle ne traite les plis postaux qu’en service lent… Oui, en service lent. Après cette déclaration, j’ai eu la sensation de mieux comprendre le pourquoi de tout cela. Pôle a mis ses troupes en service lent. Tout simplement. Le coût de l’affranchissement me revient mais bon, c’est avec plaisir si je peux faire plaisir.

Une fois les papiers en règles, la conseillère a sans doute pensé qu’il s’agissait du bon moment pour « s’intéresser » à mon profil et à mon projet de reconversion professionnelle.

La conseillère : « Donc vous avez abandonné votre projet de création d’entreprise. Ca n’a pas marché ? »

Moi : « En réalité la création d’entreprise est la finalité du projet que je mène actuellement ».

La conseillère : « Ah oui pardon ! Vous voulez créer une entreprise de sites internet c’est ça ? »

Moi : « … Non. Il s’agit de pâtisserie. Je suis engagé dans un projet de reconversion professionnelle. »

La conseillère : « Mais vous êtes déjà pâtissier c’est bien ça ? »

Moi : « … »

Elle, c’est MA conseillère.

95ème jour : prise de congés

Mais que voulez-vous que je lui dise ? Elle était en congés, c’est son droit le plus absolu, l’un de ceux pour qui nos ancêtres les Gaulois se sont battus, enfin eux ou d’autres je ne sais plus vraiment. Oui, ma conseillère personnelle chez Pôle, celle qui ne m’a pas encore fait le plaisir de me proposer un rendez-vous, était en congés. Au 78ème jour, je remettais à l’un de ses collègues un devis pour un bilan de compétences, il devait se charger de transmettre à l’intéressée. Puis une vingtaine de jours est passée par là. Ma conseillère a sans doute été prise de remords ou d’un regain de professionnalisme si bien que cet après-midi, elle m’a téléphoné, un appel en « numéro privé » pour contribuer au mystère. Elle employait un ton qui semblait me prier de bien vouloir l’excuser pour son absence, pour cause de congés me précise-t-elle, suivis d’une « semaine de reprise très chargée ». Compte tenu de l’heure de son appel, je comprends que j’étais le dossier du fond de la pile de sa « reprise chargée » et qu’elle a une oreille sur le téléphone et un pied en week-end. Il faut bien un dernier, le meilleur pour la fin ou le bonnet d’âne. Bon. Laissez la parler maintenant ça suffit. Elle m’explique qu’on lui a bien remis le devis du bilan de compétences, qu’il va y avoir un peu de bricolage pour parvenir à financer le tout mais qu’au final une solution existe. Oui, une solution. Mais il y a un délai de traitement, tout aussi incompressible qu’incompréhensible, à raison d’un mois de traitement pour l’organisme gérant mon Droit Individuel à la Formation (DIF) et d’un mois pour Pôle. Deux mois au total, j’en perds mon latin mais pas mon arithmétique. Petit rappel des faits : j’avais décidé d’opter pour un bilan de compétences afin de gonfler quelque peu mon dossier de reconversion professionnelle et de faire pencher la balance en ma faveur lors de l’inscription en CAP Pâtissier. Mais voilà, problème. Avec les délais annoncés, la phase d’inscription sera passée avant même que j’ai débuté le fameux bilan de compétences. Je commente ou pas ? J’aurais l’occasion d’aborder le sujet lundi prochain avec ma conseillère, car oui, elle m’a proposé un rendez-vous. Enfin rendez-vous plus ou moins puisqu’elle m’a précisément demandé de passer la voir pendant qu’elle assurait l’accueil pour lui déposer des documents. Pour l’intimité, je repasserai.

Soulagé de ne pas avoir perturbé les vacances de ma conseillère, ni ses vacances ni son planning de reprise d’ailleurs, j’ai décidé de prendre des nouvelles de mon futur premier stage en pâtisserie, dans une enseigne de grande distribution. J’appelle pour cela l’employeur directement et pas Pôle, allez savoir pourquoi, une intuition. C’est désormais officiel, j’entre en stage dans trois semaines et pour dix jours. La directrice des ressources humaines que j’avais au téléphone m’a proposé de m’envoyer elle-même la convention de stage validée ainsi que mes horaires en me précisant avec un sourire dans la voix qu’elle ne savait pas combien de temps Pôle allait mettre pour me faire parvenir ces informations. A croire que je suis contagieux.

J’espère que je ne serais pas en congés lundi prochain, ça m’embêterai de manquer le jour de ma rencontre avec ma conseillère.