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Moi, Yohan Grangier, 31 ans, futur reconverti professionnel.

Mes amis, mes amours

J’ai toujours eu la chance de voir apparaître une lueur même dans les passages les plus troublés. La chance fait souvent référence au hasard alors je ne sais pas s’il s’agit réellement du bon terme.

Ma chance, c’est d’avoir de bons vieux amis. De ceux que l’on voit peu parce que les chemins s’éloignent sans jamais se perdre, les mêmes qui savent que le moment est venu de raviver la flamme. La voilà ma lueur. J’ai reçu un texto de Jonathan, l’un des plus vieux parmi les bons vieux amis. Il est au courant de la liquidation judiciaire, de la proche fin d’aventure, il sait d’où cela part et voit comment cela se termine. Alors il me montre qu’il est là, que Yohann et Aurélien sont là aussi. « On se voit peu mais on se voit bien » chantait un de nos artistes préférés. Ces jours-ci, il m’arrive de me demander ce que ces trois-là pensent de moi, ou plus exactement de ce que je fais de moi, ici. Je suis resté là où je suis né quand eux choisissaient d’autres horizons pour s’épanouir. Leurs parcours respectifs m’échappaient alors, les réussites comme les échecs, j’en venais à espérer suffisamment fort que chacun soit heureux pour établir une forme de compensation. Et je me disais que de leur côté ils en faisaient peut-être autant ce qui, à mon égard, est une aventure palpitante tant les cycles que je donne à ma vie sont riches en rebondissements.

Vu de l’extérieur, mon parcours pourrait ressembler à un vulgaire brouillon griffonné à main levé, un jour ici, un jour là et demain de retour ici. Ou là. La réalité est évidemment toute autre. Je dis « évidemment », je ne devrais pas, il n’y a rien d’évident sur le chemin, qu’il soit droit ou sinueux. Mais ce chemin justement, je le dessine. Mieux, je le décide. Chaque expérience me fait grandir, m’enrichit (pas au sens où l’entend mon banquier mais bon, comme il ne fait pas partie de mes bons vieux amis cela ne me tracasse pas trop) et me rend meilleur. Pas meilleur que toi, pas meilleur que lui, simplement meilleur. J’ai appris à travailler avec ma tête, avec mes mains, avec ma tête et mes mains, j’ai appris à travailler seul, avec les autres, j’ai appris d’eux, je leur ai appris. Je pratique l’humilité mais pas la modestie. Cela signifie que je suis impliqué et volontaire sans avoir besoin de préciser à qui veut l’entendre que je suis compétent et qu’en même temps, si je suis compétent, je sais le dire. Par honnêteté, ne serait-ce qu’envers moi-même, je sais dire avec la même facilité quand je ne sais pas, quand je ne sais pas faire voire même quand je suis particulièrement mauvais. Mais ce dernier cas n’arrive jamais, en toute modestie.

Pôle back II

Et cela n’a pas manqué. Parfois la meilleure des volontés ne peut tenir tête à une réalité économique saupoudrée de crise sanitaire. Nous avons vécu de beaux moments, d’autres plus compliqués, nous restions fiers de cette charmante petite boutique que nous étions parvenus à ouvrir mais il fallait se rendre à l’évidence. La marche était désormais trop haute. Dehors, cette nouvelle vie du chacun chez soi nous empêchait de nous relancer et d’y croire encore. Nous étions installés en ville depuis moins d’un an lorsqu’il a fallu tirer le rideau sur ordre de l’Etat. Nous acceptions sans contester d’être un établissement dit « non-essentiel ». C’était la vérité, nous n’étions pas essentiels à la vie de nos clients, notre travail quant à lui l’était pour nous. Alors nous avons été aidés financièrement, à la hauteur de notre activité passée, et cela nous a permis de survivre. Nous ne pouvons qu’en être reconnaissant. Cependant cela n’éradique pas les incertitudes, tout se vit au jour le jour et l’avenir devient un bien grand mot. S’agit-il de la peur ou de la conviction de s’enfoncer dans une impasse ? Les deux sans aucun doute. Nous avons cru en nous, des gens ont cru en nous alors même qu’ils n’avaient rien à y gagner si ce n’est la satisfaction de nous aider. Décevoir certains d’entre eux est un déchirement supplémentaire mais à cette étape il est indispensable de se recentrer pour prendre la meilleure décision. On ferme. Rideau.

Alors me voilà, je reviens. Je dirais plutôt que je repasse, comme on repasse par la case départ mais avec l’expérience de terrain du tour précédent. Pôle, je repasse et je ne compte pas rester, comme tout cela n’était pas prévu je ne voudrais pas déranger. « Je reste à l’écoute de toutes les opportunités » me dis-je comme si quelqu’un m’attendait. Je pratique parfois l’auto-persuasion mais je sais bien qu’au fond à part toi, Pôle, personne ne m’attend. Oui, toi tu m’attends. Plus exactement tu attends que je note précisément sur ma petite fiche l’intitulé précis du métier que je recherche. Tu m’en as fais toi même la demande, hier par téléphone, et avoir si vite de tes nouvelles m’a fait penser que tu n’étais pas rancunier. Je vais alors faire honneur à mon matricule tout en rêvant à des lendemains de donnant-donnant. Peut-être que la prochaine fois, c’est moi qui te demanderais quelque chose.

Pôle Back

Cher Pôle,

Comme on se retrouve… J’ai la naïveté de penser que ni toi ni moi n’éprouvons une quelconque forme de plaisir à l’aube de ses retrouvailles. J’ai pris mon envol il y a quelques années, je partais pour une autre. Pour une autre vie, une aventure d’un jour ou d’un soir, peut-être quelque chose de plus sérieux, ni toi ni moi ne pouvions le savoir à cet instant. Toi, l’expérience aidant, tu en as vu revenir des aventuriers, des destins fragiles, des mauvais choix, des erreurs de parcours. Et moi, j’aurais voulu n’être aucun de ceux-là. J’aurais voulu une fois encore te tenir tête tout en gardant mes distances, te sourire comme pour te dire « ça va, je n’ai pas besoin de toi ». Seulement voilà, si l’on prend la vie comme un jeu alors parfois on gagne, parfois on perd. Selon la situation, les pieds de nez que l’on faisait hier deviennent les pieds au cul que l’on prend aujourd’hui. La poésie s’enraye.

Je viens de vivre cinq années d’une reconversion professionnelle particulièrement enrichissante et pleine de… tout. Voilà un cycle que je n’oublierai pas, j’espère que depuis ton bureau tu m’as vu un peu, même de loin. Ma petite entreprise l’a connue, la crise. Si j’en crois les plus expérimentés que moi en la matière, et ils sont nombreux, cela fait partie du métier. Qu’ils soient chefs d’entreprise ou juges du tribunal de commerce, tous ont la bienveillance de m’expliquer qu’il s’agit des aléas et pas d’un échec. Voici des mots plus agréables à entendre que « liquidation judiciaire », « mandataire », « commissaire priseur » ou encore « ornithorynque », bien que ce dernier n’ait rien à voir avec la situation il n’en est pas moins difficile à entendre. Et à écrire. Des aléas donc et accessoirement une pandémie. 

Je pourrais moi aussi utiliser une unité de mesure très à la mode : la vague. La première est venue de clients dits « professionnels » avec pignon sur rue qui ont un jour décidé de faire de leurs problèmes, mes problèmes. Leurs bouts de chandelles laissaient chez moi les premières braises et me mettaient face à mes premiers problèmes économiques. Tout cela serait encore du domaine de l’aléa si j’avais eu en face des gens respectueux et honnêtes. Sans faire dans l’analyse « éco » , voici venus les pertes de chiffre d’affaire, les licenciements et autres réjouissances. Mais nous nous sommes accrochés, je dis nous car tu te souviens, Pôle, ma bien-aimée m’accompagne dans cette aventure. A force de persévérance, nous trouvions une issue et une certaine forme de relance lorsque sonna l’heure de la fermeture administrative et du confinement. Deuxième vague. Il nous a fallu peu de temps pour réaliser que cette fois-ci, tout allait s’effondrer.