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Moi, Yohan Grangier, 31 ans, futur reconverti professionnel.

Noces d’émeraude

Je vis une relation libre avec la nostalgie, cela fait quarante ans maintenant. Les noces d’émeraude n’y auront rien changé, je sais qu’elle est là pour moi mais je n’accepte que rarement de la voir, le dimanche soir généralement. Nous ne faisons pas exception à ces vieux couples pour qui le temps a fait l’habitude, puis l’habitude a fait le couple. Malgré cela je n’éprouve rien pour elle. Je respecte ce qu’elle est et je crois qu’elle en fait tout autant à mon égard. Nous nous acceptons, nous vivons côte à côte sans jamais nous toucher. Je ne le veux pas. Je ne veux pas que l’on se touche. Les soirs d’automne sont les plus fourbes, c’est la saison qui veut cela. La nature ne se pare jamais de plus belles couleurs que quand elle meurt, les feuilles rouge feu feignent d’être éternelles. Les regrets aussi, murmurait leur muse. Les miens sont trop éphémères pour faire des souvenirs. J’ai cette vilaine habitude qui me mène au bout du chemin, tout au bout. Lors d’une balade en forêt, j’insiste pour terminer la boucle plutôt que de faire demi-tour. J’en fais de même au quotidien, lorsque la balade traverse les jours. Pour cela, autour de moi, on loue du courage et de la force et j’ai toujours beaucoup de mal à réaliser ce que l’on veut me dire avec ce qui ressemble à des félicitations. Je ne réussis pas là où d’autres échouent, je rate parfois quand je pourrais réussir. Et puis, je réussis. J’ai la modestie qui sonne faux quand je tiens tête à la nostalgie. Nos disputes sont aussi brèves que nos étreintes, je n’embrasse pas le premier soir, les suivants non plus parfois. Qu’elle claque la porte quand elle part, je n’ai pas besoin d’elle pour me voir en face, j’ai un miroir au fond des yeux.

L’aventure est au rendez-vous de chaque instant lorsqu’on a décidé que tel pas, nous mène à tel endroit. Et ainsi de suite. Après avoir tiré le rideau sur ma vie professionnelle la plus riche jusqu’à maintenant, j’ai avancé d’un pas nouveau. Entre temps, j’ai eu quarante ans, et presque toutes mes dents. Il parait que c’est un âge de crise. Je parie l’inverse.

Repartir pour un tour

Salut Pôle,

Il ne t’aura pas échappé que j’ai débuté une nouvelle carrière.

« Nouvelle », pas tant que cela finalement, et puis « carrière » on verra à la longue. Tiens-toi bien, accroche-toi à ta chaise si tu es au bureau ou au canapé si tu es en week-end, je suis de retour dans les métiers de la communication. Oui. Ce même métier que j’avais mis de côté pour devenir pâtissier, cette compétence que je n’ai jamais vraiment abandonné quelle que soit la casquette que je décidai de porter. Pôle, je me demande si tu ris ou si tu restes muet à la lecture de cette nouvelle. Les deux ne sont pas incompatibles cela dit. Tu pourrais penser « tout ça pour ça », je suis beau joueur, j’accepterai. Toi et moi, c’est l’amour vache.

Je suis devenu collaborateur de groupe politique et j’ai en charge le vaste sujet de la communication. Politique oui, carrément. Je te raconterai tout un de ces jours, je suis certain que tu trouveras cela passionnant, c’est mon cas. Je n’ai pas pour autant laisser de côté ma veste de pâtissier et mon amour du bon goût, je créé des recettes pour d’autres, je transmets, je forme un peu et puis je goûte beaucoup. Je vis pleinement chaque journée qui m’est proposée, entre le travail, la famille et le sport, avec l’objectif de retrouver un équilibre peu à peu perdu durant ces deux dernières années d’épreuves. Tu me connais, Pôle. Même à terre, je roule !

On n’est jamais à l’abri d’une surprise, bonne ou mauvaise. J’ai envie de te dire, ou juste de penser, que je n’aurais plus à t’importuner durant les trois prochaines années. Voilà une déclaration en forme de mantra que tu as déjà du entendre des centaines de fois, non ?

Salut Pôle. Prends soin de toi.

Descendu du ciel

Il y a déjà quelques semaines, mon copain Laurent s’inquiétait de ne plus avoir de nouvelles. Des nouvelles de toi, Pôle, de moi, de nous quoi. L’emploi, c’était son métier à Laurent. Puis un jour, en arrivant au carrefour de sa vie professionnelle, il a décidé de prendre une autre voie et je pense qu’il n’en est que plus heureux. Pôle, tu auras compris que je te parle de Laurent parce que toi et moi connaissons bien ce sujet. Et comme Laurent sait de quoi il parle et qu’il cherchait des nouvelles, en voici.

J’ai raccroché ma veste de pâtissier dans les vestiaires du tribunal de commerce de Périgueux. J’ai découvert des métiers pour moi inconnus jusque là. Le juge, le greffier, le mandataire judiciaire, le liquidateur, le commissaire priseur, un peu l’huissier, un peu l’avocat. Sur le papier, c’est effrayant. Particulièrement sur le papier recommandé avec accusé de réception. Seulement moi je n’ai pas le temps d’être effrayé, plus exactement j’estime que c’est un état qui ne m’apporterait rien, qui ne m’aiderait pas. Par chance, le simple fait de me le dire me suffit pour m’en convaincre et continuer à avancer. Je suis emporté dans la tempête silencieuse de la liquidation judiciaire de mon entreprise. Tout se démantèle étage par étage sans même que je sois particulièrement tenu informé. Le fonds de commerce invendu est rendu à son propriétaire agrémenté de quelques larmes, le commissaire priseur joue du marteau, mes années de travail se vendent aux enchères et c’est par le biais de Laurent que je l’apprends. Jusqu’à ce qu’un matin je reçoive ma convocation pour l’audience au tribunal de commerce, la dernière séance, celle durant laquelle je vais découvrir ce qui s’est décidé durant ces mois de procédure. Cela ne sera pas une fin pour autant, j’en doute, un véritable combat m’attend pour démontrer comment la crise sanitaire m’a privé de toutes solutions pour sauver mon activité, comment elle a transformé les fondations en incertitudes, comment elle a impacté mon quotidien et celui de ma famille. Je ne laisserai personne m’infliger quoi que ce soit de plus. Après tout, je n’ai pas fauté.

Le Père Noël vient tout juste de repartir. Jusqu’à nouvel ordre, je préfère croire qu’il existe, cela me laisse imaginer que le fond de l’air peut encore s’adoucir. En cette fin d’année, j’ai pu enfiler de nouveau ma veste de pâtissier sans repasser par les vestiaires du tribunal de commerce. J’ai à nouveau pu créer, produire, échanger, transmettre. Puis je vais débuter une nouvelle activité professionnelle. Dans l’espace temps de la durée déterminée, certes, mais tout de même. Je n’avais pas envisagé de redevenir salarié, je l’avais même exclu, mais le plan a changé. Comme le contexte, comme le monde.

Je ne vais pas tenter de réparer. Je vais reconstruire.